
J’ai eu la chance d’avoir une grand-mère lumineuse qui aura accompagné ma vie durant plus de 40 ans. J’en ai eu une autre aussi, partie bien trop tôt, et dont le souvenir ne m’a jamais quitté malgré le temps qui s’est écoulé depuis ce triste 14 mars 1975, le jour de sa disparition. Je l’appelais Mamie Bourg. Sans doute l’avais-je ainsi baptisée parce que dans mes premiers mots d’enfant, elle qui vivait au bourg de Quimerc’h, je voulais la différencier de mon autre grand-mère, garde-barrière à Kerhall, à un ou deux kilomètres de là. Nous venions à Quimerc’h durant les vacances, parfois aussi en fin de semaine. Du jardin de Mamie Bourg, au-dessus de la voie de chemin de fer entre Quimper et Brest, j’apercevais la maisonnette de garde-barrière de Kerhall. Mes deux grands-mères n’avaient pas de jumelles, mais elles pouvaient s’apercevoir. Elles se rendaient visite aussi. Je me souviens encore de voir venir Mamie Bourg, le long de la voie, pour retrouver ma garde-barrière de Mamie. Le café chauffait sur le fourneau. Mamie Bourg s’appuyait sur sa canne. Le handicap dont elle souffrait depuis petite faisait partie de sa vie. Elle le surmontait avec un grand courage. Je n’avais pas le droit de courir auprès de la voie. J’attendais qu’elle arrive près des barrières pour l’embrasser.
Mamie Bourg s’appelait Marie-Jeanne. Elle était une enfant de Quimerc’h. Au décès de son papa en 1919, avec sa maman Joséphine et ses 6 frères et sœurs, elle avait quitté la ferme familiale pour venir vivre au bourg. Mon arrière-grand-mère y avait acquis un petit bar. Dans une extension du bar, Mamie Bourg, alors jeune fille, avait installé un petit salon de coiffure. Elle était formidablement habile de ses mains. C’était aussi une remarquable couturière. C’était les années 1930. Un peu plus bas que le salon de coiffure, il y avait la boulangerie Le Borgn’ et le fils du boulanger, Jean. Jeanne-Marie et Jean unirent leur destin. La jeune coiffeuse devint boulangère. Mon père Armand naquit en 1936 et son frère Georges en 1940. En 1940, la guerre avait débuté et mon grand-père était mobilisé loin de Quimerc’h. Il ne reviendrait qu’en 1945, après 5 années de stalag à Lüneburg. Notre boulangerie fut occupée par les Allemands. Il fallait continuer à faire du pain pour le village. J’ai retrouvé dans les archives familiales une lettre signée de mon arrière-grand-mère demandant la libération de son fils. En vain. Mamie Bourg traversa la guerre avec ses deux jeunes enfants, courageusement. La famille se serrait les coudes. L’entraide et la solidarité étaient fortes. La lecture de lettres très émouvantes me l’a appris.
Je n’ai jamais connu mon grand-père Jean. Un accident tragique lui prit la vie en 1962. Mamie Bourg avait à peine 50 ans. Elle vendit la boulangerie et reprit son métier de coiffeuse. Elle fit construire un salon contigu à sa nouvelle maison. C’est là que j’ai mes souvenirs. Toutes les chevelures et toutes les barbes de Quimerc’h passèrent par chez elle durant près de 15 ans. Pour le petit garçon que j’étais, le salon de coiffure était mystérieux. On y accédait par un escalier sombre, que mon oncle Georges avait décoré comme les grottes de Lascaux, avec des peintures rupestres et des stalactites et stalagmites en plâtre. C’était redoutablement original dans le Quimerc’h des années 1960. J’aimais entendre Mamie Bourg parler breton à ses clients. Je me glissais dans un petit coin pour observer et aussi pour lire les exemplaires de Miroir du Cyclisme déposés sur le banc rouge d’attente. Je préférais cela à Mode de Paris, l’autre lecture favorite du salon. Il y avait chez Mamie Bourg une profonde bienveillance, une douceur particulière et une forme d’autorité naturelle aussi. Ses clients lui parlaient avec un grand respect. Elle avait passé toute sa vie à Quimerc’h. Il y a quelques années, un Quimerchois de mon âge m’avait dit que ma grand-mère avait fait partie de leur histoire. Cela m’avait beaucoup ému.
Mamie Bourg était une très belle femme. Elle avait de longs cheveux noirs, qu’elle ramassait chaque matin dans un grand chignon. Elle était coquette et bien mise. J’adorais m’asseoir avec elle à la table de la cuisine. Elle me servait un petit verre de Pschitt ou de Reina et me parlait, me racontait le village ou les gens, partageait ses souvenirs. Je me souviens d’une expression qu’elle employait souvent, « dans le temps », pour m’expliquer le temps d’avant. De sa cuisine, on voyait la campagne tout au loin. A mon père, elle donnait des nouvelles de ses copains d’enfance. Je me souviens de l’un d’entre eux, « Jean du Cosquer », dont elle parlait souvent. C’était aussi une fine cuisinière. Un délicieux fumet s’échappait toujours de la cuisine lorsque nous venions la voir depuis Quimper le dimanche. J’ai le souvenir de son civet de lièvre et de ses confitures d’abricot. Dans le grenier de la maison, Mamie Bourg avait fait aménager pour ma sœur et moi une petite chambre. Sur le chemin de la chambre, nous passions bien vite devant une étagère remplie de bouteilles contenant des serpents. Mon père et son frère étaient tous deux professeurs de biologie. Les serpents et la grotte de Lascaux rendaient la maison particulière, mais plus encore attachante. J’étais heureux chez ma grand-mère et je l’aimais beaucoup.
Un jour de l’été 1973, elle m’avait donné 10 Francs pour acheter un livre. Elle voulait que je me fasse une petite bibliothèque chez elle. J’avais été acheter l’album de Tintin au Tibet à Pont-de-Buis. J’imaginais que je pourrais avoir mes livres de Quimerc’h et grandir avec eux dans ma petite chambre sous le toit. Je n’avais que 8 ou 9 ans. Je n’avais pas idée des misères de la vie et de l’éphémère. A l’été 1974, un petit mot punaisé sur la porte du salon de coiffure informa les clients que Mamie Bourg était souffrante. Nous le découvrîmes en lui rendant visite au retour des vacances. Ma grand-mère était fatiguée. Elle pensait à la retraite. La maladie venait. Je n’en avais pas conscience. Mamie Bourg était toujours là, face à nous, souriante malgré tout. Le 1er janvier 1975, muni du petit appareil photo reçu du Père Noël quelques jours auparavant, je fis une photo d’elle dans son fauteuil. Ce fut sa dernière photo. Ce fut aussi la dernière fois que je la vis. Deux mois après, elle nous quittait. Mon chagrin fut immense. Je ne comprenais pas ce qu’était la mort. Je me souviens de l’enterrement, des gens qui pleuraient. Et du jour où nous revînmes pour la première fois dans la maison de Mamie Bourg, vide, froide, sans elle. Ce fut longtemps pour moi comme une blessure intime.
J’ai passé à Quimerc’h bien des étés après la disparition de Mamie Bourg. Nous redonnions vie à la maison l’espace de quelques semaines. J’avais ramené chez nous l’album de Tintin car il était mon souvenir d’elle. L’adolescence venue, je grimpais au cimetière pour retrouver Mamie Bourg. Elle m’avait conduit un jour à la tombe de mon grand-père, là où elle était désormais aussi. Ses souvenirs partagés devinrent les miens et je me mis à aimer le village passionnément. J’étais de Quimerc’h. Je le reste. Avec le temps, je me suis demandé ce que, grandissant, ma relation avec Mamie Bourg aurait été si ma grand-mère avait eu le bonheur de vivre plus longtemps. J’avais une douce complicité avec elle et je crois bien que je serais venu de Quimper à vélo, puis à vélomoteur après passer avec elle des vacances sous mon toit de Quimerc’h. J’aurais continué à apprendre d’elle. Je conserve la peine de ne pas avoir eu cette chance. Les années qui passent ont hiérarchisé mes souvenirs, mais ne les ont pas effacés. Je n’ai pas oublié le regard et les mots de Mamie Bourg, le timbre de sa voix, sa démarche, ses gestes. Cela fait 50 ans aujourd’hui qu’elle n’est plus là. J’ai eu envie de rassembler ces images et de la raconter, comme un petit-fils qui n’oublie pas et qui pense toujours à elle.

Dire aux Belges qu’on les aime
Comme tellement d’autres amoureux du cinéma et des salles obscures, l’annonce de la disparition de la comédienne belge Emilie Dequenne il y a quelques jours m’a beaucoup peiné. Je me souviens encore de la révélation bouleversante de son talent dans le film Rosetta des frères Jean-Pierre et Luc Dardenne en 1999. Ce film a marqué toute une génération de cinéphiles, en Belgique et bien plus loin, et il reste toujours une référence tant de temps après. Emilie Dequenne était très jeune. Elle n’avait que 17 ans. Elle avait apporté au personnage de Rosetta une dignité et une rage de vivre d’une rare authenticité. Son interprétation était époustouflante et tellement juste. Pour qui a la fibre sociale et tout simplement humaine, ce film prenait irrésistiblement aux tripes. Il était si vrai. Le jury du Festival de Cannes l’avait honoré de la Palme d’Or et je crois bien que nous étions nombreux en Belgique, en cette soirée désormais lointaine du printemps 1999, à partager devant nos écrans de télévision toute l’émotion d’Emilie Dequenne sur la scène du Palais des Festivals au moment de recevoir le Prix d’interprétation féminine que le jury venait aussi de lui décerner. Le visage d’Emilie Dequenne est entré ce soir-là dans nos vies, comme ses personnages et sa richesse de jeu, pour des années et d’autres grands films.
La Belgique est un formidable creuset de talents. Le sait-on assez, le dit-on assez ? En Wallonie, en Flandre, à Bruxelles, la création cinématographique est remarquable et bouscule bien des codes. Le cinéma belge transcende là où le pays et sa réalité institutionnelle plutôt baroque déconcertent souvent. Il y a une imagination, une inventivité, une diversité, une générosité du récit qui traverse toutes les frontières, linguistiques comme politiques, et qui fait du bien à la société. Emilie Dequenne en a été une figure attachante, depuis Rosetta jusqu’à ses plus récentes interprétations. Je me souviens de son rôle de maman dans Close, le film du jeune réalisateur flamand Lukas Dhont, Grand Prix du Festival de Cannes en 2022. Sophie, la maman, faisait le deuil de Rémi, son fils adolescent et, dans une scène bouleversante, aidait Leo, le meilleur ami de Rémi, à le faire à son tour. Ce film, comme Rosetta vingt ans auparavant, m’avait touché par sa sensibilité, sa justesse et sa capacité unique à mettre des images, des visages, un récit, un scénario, des dialogues sur les réalités cruelles d’une époque. Les Palmes d’Or, les César, les Magritte et tellement d’autres prix cinématographiques disent beaucoup de ce que le cinéma belge et désormais aussi le monde belge des séries apportent de meilleur.
Il y a plus de 30 ans que je suis arrivé en Belgique et j’ai longtemps couru les cinémas de Bruxelles, jusque dans de petites salles aujourd’hui disparues. Avec le recul, j’ai l’impression d’avoir beaucoup appris du pays par ses créations, sa jeunesse, ses arts, ses films et par l’imaginaire qui s’y déploie sans relâche. Cela forme une belle part, insuffisamment connue, de son identité. Peu à peu, la société belge m’a aspiré et je me suis mis à aimer ce pays comme le mien, pour les gens, leurs passions, leur générosité, leur humour, leurs colères, leurs rêves. Je me suis mis aussi à en vivre les joies et les peines, grandes et petites, à mesure que venaient les années. J’aime la saison des grandes courses cyclistes, quand un moment partagé dans la foule au bord d’une route flamande ou wallonne est une passionnante immersion. J’aime les paysages ventés de la Mer du Nord et les sommets ardennais d’un pays qui n’est pas que plat. Le beffroi de Bruges et les places de Gand ne cesseront jamais de m’émouvoir. Je ne remarque même plus la pluie tant elle fait partie de la vie. C’est dire, certainement, que la Belgique rend heureux, comme un film avec Benoît Poelvoorde ou François Damiens fait rire ou grincer, comme un film avec Emilie Dequenne faisait et fera toujours venir l’émotion et l’espérance.
Je suis un Français en Belgique, un cinéphile d’hier et d’aujourd’hui, qui veut, en ces jours de peine commune, dire aux Belges qu’il les aime, tout simplement. Cela vient du fond du cœur. C’est un bout de nos vies qui s’en va avec Emilie Dequenne, un bout partagé. Et là est sans doute l’une des plus belles forces du cinéma : le partage. On n’est jamais seul face à un écran. Il est dur de garder une émotion, un sentiment pour soi. Il faut en parler maintenant, demain, toujours. Le cinéma crée du lien là où la société s’individualise. C’est pour cela qu’il faut le protéger, le soutenir, le faire vivre, parce qu’il est précieux. La Belgique nous donne bien des leçons utiles. Puissions-nous nous en inspirer, y compris par le sourire et l’auto-dérision qui nous font souvent défaut. Nous autres, Français, nous prenons trop au sérieux. Le cinéma belge est une sorte de « raconte-moi », un miroir vrai et humble de la vie, un tableau à découvrir. C’est sa marque. Je pense à Emilie Dequenne, à sa famille, aux siens. Et à nous tous aussi, que les films continueront de faire rêver. Le souvenir d’Emilie Dequenne demeurera. Nous la reverrons sur les écrans, petits ou grands. Elle saura encore nous émouvoir. De nouveaux talents viendront et apprendront d’elle, parce que le cinéma est un témoin que l’on transmet.
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