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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Dire aux Belges qu’on les aime

Comme tellement d’autres amoureux du cinéma et des salles obscures, l’annonce de la disparition de la comédienne belge Emilie Dequenne il y a quelques jours m’a beaucoup peiné. Je me souviens encore de la révélation bouleversante de son talent dans le film Rosetta des frères Jean-Pierre et Luc Dardenne en 1999. Ce film a marqué toute une génération de cinéphiles, en Belgique et bien plus loin, et il reste toujours une référence tant de temps après. Emilie Dequenne était très jeune. Elle n’avait que 17 ans. Elle avait apporté au personnage de Rosetta une dignité et une rage de vivre d’une rare authenticité. Son interprétation était époustouflante et tellement juste. Pour qui a la fibre sociale et tout simplement humaine, ce film prenait irrésistiblement aux tripes. Il était si vrai. Le jury du Festival de Cannes l’avait honoré de la Palme d’Or et je crois bien que nous étions nombreux en Belgique, en cette soirée désormais lointaine du printemps 1999, à partager devant nos écrans de télévision toute l’émotion d’Emilie Dequenne sur la scène du Palais des Festivals au moment de recevoir le Prix d’interprétation féminine que le jury venait aussi de lui décerner. Le visage d’Emilie Dequenne est entré ce soir-là dans nos vies, comme ses personnages et sa richesse de jeu, pour des années et d’autres grands films.

La Belgique est un formidable creuset de talents. Le sait-on assez, le dit-on assez ? En Wallonie, en Flandre, à Bruxelles, la création cinématographique est remarquable et bouscule bien des codes. Le cinéma belge transcende là où le pays et sa réalité institutionnelle plutôt baroque déconcertent souvent. Il y a une imagination, une inventivité, une diversité, une générosité du récit qui traverse toutes les frontières, linguistiques comme politiques, et qui fait du bien à la société. Emilie Dequenne en a été une figure attachante, depuis Rosetta jusqu’à ses plus récentes interprétations. Je me souviens de son rôle de maman dans Close, le film du jeune réalisateur flamand Lukas Dhont, Grand Prix du Festival de Cannes en 2022. Sophie, la maman, faisait le deuil de Rémi, son fils adolescent et, dans une scène bouleversante, aidait Leo, le meilleur ami de Rémi, à le faire à son tour. Ce film, comme Rosetta vingt ans auparavant, m’avait touché par sa sensibilité, sa justesse et sa capacité unique à mettre des images, des visages, un récit, un scénario, des dialogues sur les réalités cruelles d’une époque. Les Palmes d’Or, les César, les Magritte et tellement d’autres prix cinématographiques disent beaucoup de ce que le cinéma belge et désormais aussi le monde belge des séries apportent de meilleur.

Il y a plus de 30 ans que je suis arrivé en Belgique et j’ai longtemps couru les cinémas de Bruxelles, jusque dans de petites salles aujourd’hui disparues. Avec le recul, j’ai l’impression d’avoir beaucoup appris du pays par ses créations, sa jeunesse, ses arts, ses films et par l’imaginaire qui s’y déploie sans relâche. Cela forme une belle part, insuffisamment connue, de son identité. Peu à peu, la société belge m’a aspiré et je me suis mis à aimer ce pays comme le mien, pour les gens, leurs passions, leur générosité, leur humour, leurs colères, leurs rêves. Je me suis mis aussi à en vivre les joies et les peines, grandes et petites, à mesure que venaient les années. J’aime la saison des grandes courses cyclistes, quand un moment partagé dans la foule au bord d’une route flamande ou wallonne est une passionnante immersion. J’aime les paysages ventés de la Mer du Nord et les sommets ardennais d’un pays qui n’est pas que plat. Le beffroi de Bruges et les places de Gand ne cesseront jamais de m’émouvoir. Je ne remarque même plus la pluie tant elle fait partie de la vie. C’est dire, certainement, que la Belgique rend heureux, comme un film avec Benoît Poelvoorde ou François Damiens fait rire ou grincer, comme un film avec Emilie Dequenne faisait et fera toujours venir l’émotion et l’espérance.

Je suis un Français en Belgique, un cinéphile d’hier et d’aujourd’hui, qui veut, en ces jours de peine commune, dire aux Belges qu’il les aime, tout simplement. Cela vient du fond du cœur. C’est un bout de nos vies qui s’en va avec Emilie Dequenne, un bout partagé. Et là est sans doute l’une des plus belles forces du cinéma : le partage. On n’est jamais seul face à un écran. Il est dur de garder une émotion, un sentiment pour soi. Il faut en parler maintenant, demain, toujours. Le cinéma crée du lien là où la société s’individualise. C’est pour cela qu’il faut le protéger, le soutenir, le faire vivre, parce qu’il est précieux. La Belgique nous donne bien des leçons utiles. Puissions-nous nous en inspirer, y compris par le sourire et l’auto-dérision qui nous font souvent défaut. Nous autres, Français, nous prenons trop au sérieux. Le cinéma belge est une sorte de « raconte-moi », un miroir vrai et humble de la vie, un tableau à découvrir. C’est sa marque. Je pense à Emilie Dequenne, à sa famille, aux siens. Et à nous tous aussi, que les films continueront de faire rêver. Le souvenir d’Emilie Dequenne demeurera. Nous la reverrons sur les écrans, petits ou grands. Elle saura encore nous émouvoir. De nouveaux talents viendront et apprendront d’elle, parce que le cinéma est un témoin que l’on transmet.

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Mon autre Mamie

J’ai eu la chance d’avoir une grand-mère lumineuse qui aura accompagné ma vie durant plus de 40 ans. J’en ai eu une autre aussi, partie bien trop tôt, et dont le souvenir ne m’a jamais quitté malgré le temps qui s’est écoulé depuis ce triste 14 mars 1975, le jour de sa disparition. Je l’appelais Mamie Bourg. Sans doute l’avais-je ainsi baptisée parce que dans mes premiers mots d’enfant, elle qui vivait au bourg de Quimerc’h, je voulais la différencier de mon autre grand-mère, garde-barrière à Kerhall, à un ou deux kilomètres de là. Nous venions à Quimerc’h durant les vacances, parfois aussi en fin de semaine. Du jardin de Mamie Bourg, au-dessus de la voie de chemin de fer entre Quimper et Brest, j’apercevais la maisonnette de garde-barrière de Kerhall. Mes deux grands-mères n’avaient pas de jumelles, mais elles pouvaient s’apercevoir. Elles se rendaient visite aussi. Je me souviens encore de voir venir Mamie Bourg, le long de la voie, pour retrouver ma garde-barrière de Mamie. Le café chauffait sur le fourneau. Mamie Bourg s’appuyait sur sa canne. Le handicap dont elle souffrait depuis petite faisait partie de sa vie. Elle le surmontait avec un grand courage. Je n’avais pas le droit de courir auprès de la voie. J’attendais qu’elle arrive près des barrières pour l’embrasser.

Mamie Bourg s’appelait Marie-Jeanne. Elle était une enfant de Quimerc’h. Au décès de son papa en 1919, avec sa maman Joséphine et ses 6 frères et sœurs, elle avait quitté la ferme familiale pour venir vivre au bourg. Mon arrière-grand-mère y avait acquis un petit bar. Dans une extension du bar, Mamie Bourg, alors jeune fille, avait installé un petit salon de coiffure. Elle était formidablement habile de ses mains. C’était aussi une remarquable couturière. C’était les années 1930. Un peu plus bas que le salon de coiffure, il y avait la boulangerie Le Borgn’ et le fils du boulanger, Jean. Jeanne-Marie et Jean unirent leur destin. La jeune coiffeuse devint boulangère. Mon père Armand naquit en 1936 et son frère Georges en 1940. En 1940, la guerre avait débuté et mon grand-père était mobilisé loin de Quimerc’h. Il ne reviendrait qu’en 1945, après 5 années de stalag à Lüneburg. Notre boulangerie fut occupée par les Allemands. Il fallait continuer à faire du pain pour le village. J’ai retrouvé dans les archives familiales une lettre signée de mon arrière-grand-mère demandant la libération de son fils. En vain. Mamie Bourg traversa la guerre avec ses deux jeunes enfants, courageusement. La famille se serrait les coudes. L’entraide et la solidarité étaient fortes. La lecture de lettres très émouvantes me l’a appris.

Je n’ai jamais connu mon grand-père Jean. Un accident tragique lui prit la vie en 1962. Mamie Bourg avait à peine 50 ans. Elle vendit la boulangerie et reprit son métier de coiffeuse. Elle fit construire un salon contigu à sa nouvelle maison. C’est là que j’ai mes souvenirs. Toutes les chevelures et toutes les barbes de Quimerc’h passèrent par chez elle durant près de 15 ans. Pour le petit garçon que j’étais, le salon de coiffure était mystérieux. On y accédait par un escalier sombre, que mon oncle Georges avait décoré comme les grottes de Lascaux, avec des peintures rupestres et des stalactites et stalagmites en plâtre. C’était redoutablement original dans le Quimerc’h des années 1960. J’aimais entendre Mamie Bourg parler breton à ses clients. Je me glissais dans un petit coin pour observer et aussi pour lire les exemplaires de Miroir du Cyclisme déposés sur le banc rouge d’attente. Je préférais cela à Mode de Paris, l’autre lecture favorite du salon. Il y avait chez Mamie Bourg une profonde bienveillance, une douceur particulière et une forme d’autorité naturelle aussi. Ses clients lui parlaient avec un grand respect. Elle avait passé toute sa vie à Quimerc’h. Il y a quelques années, un Quimerchois de mon âge m’avait dit que ma grand-mère avait fait partie de leur histoire. Cela m’avait beaucoup ému.

Mamie Bourg était une très belle femme. Elle avait de longs cheveux noirs, qu’elle ramassait chaque matin dans un grand chignon. Elle était coquette et bien mise. J’adorais m’asseoir avec elle à la table de la cuisine. Elle me servait un petit verre de Pschitt ou de Reina et me parlait, me racontait le village ou les gens, partageait ses souvenirs. Je me souviens d’une expression qu’elle employait souvent, « dans le temps », pour m’expliquer le temps d’avant. De sa cuisine, on voyait la campagne tout au loin. A mon père, elle donnait des nouvelles de ses copains d’enfance. Je me souviens de l’un d’entre eux, « Jean du Cosquer », dont elle parlait souvent. C’était aussi une fine cuisinière. Un délicieux fumet s’échappait toujours de la cuisine lorsque nous venions la voir depuis Quimper le dimanche. J’ai le souvenir de son civet de lièvre et de ses confitures d’abricot. Dans le grenier de la maison, Mamie Bourg avait fait aménager pour ma sœur et moi une petite chambre. Sur le chemin de la chambre, nous passions bien vite devant une étagère remplie de bouteilles contenant des serpents. Mon père et son frère étaient tous deux professeurs de biologie. Les serpents et la grotte de Lascaux rendaient la maison particulière, mais plus encore attachante. J’étais heureux chez ma grand-mère et je l’aimais beaucoup.

Un jour de l’été 1973, elle m’avait donné 10 Francs pour acheter un livre. Elle voulait que je me fasse une petite bibliothèque chez elle. J’avais été acheter l’album de Tintin au Tibet à Pont-de-Buis. J’imaginais que je pourrais avoir mes livres de Quimerc’h et grandir avec eux dans ma petite chambre sous le toit. Je n’avais que 8 ou 9 ans. Je n’avais pas idée des misères de la vie et de l’éphémère. A l’été 1974, un petit mot punaisé sur la porte du salon de coiffure informa les clients que Mamie Bourg était souffrante. Nous le découvrîmes en lui rendant visite au retour des vacances. Ma grand-mère était fatiguée. Elle pensait à la retraite. La maladie venait. Je n’en avais pas conscience. Mamie Bourg était toujours là, face à nous, souriante malgré tout. Le 1er janvier 1975, muni du petit appareil photo reçu du Père Noël quelques jours auparavant, je fis une photo d’elle dans son fauteuil. Ce fut sa dernière photo. Ce fut aussi la dernière fois que je la vis. Deux mois après, elle nous quittait. Mon chagrin fut immense. Je ne comprenais pas ce qu’était la mort. Je me souviens de l’enterrement, des gens qui pleuraient. Et du jour où nous revînmes pour la première fois dans la maison de Mamie Bourg, vide, froide, sans elle. Ce fut longtemps pour moi comme une blessure intime.

J’ai passé à Quimerc’h bien des étés après la disparition de Mamie Bourg. Nous redonnions vie à la maison l’espace de quelques semaines. J’avais ramené chez nous l’album de Tintin car il était mon souvenir d’elle. L’adolescence venue, je grimpais au cimetière pour retrouver Mamie Bourg. Elle m’avait conduit un jour à la tombe de mon grand-père, là où elle était désormais aussi. Ses souvenirs partagés devinrent les miens et je me mis à aimer le village passionnément. J’étais de Quimerc’h. Je le reste. Avec le temps, je me suis demandé ce que, grandissant, ma relation avec Mamie Bourg aurait été si ma grand-mère avait eu le bonheur de vivre plus longtemps. J’avais une douce complicité avec elle et je crois bien que je serais venu de Quimper à vélo, puis à vélomoteur après passer avec elle des vacances sous mon toit de Quimerc’h. J’aurais continué à apprendre d’elle. Je conserve la peine de ne pas avoir eu cette chance. Les années qui passent ont hiérarchisé mes souvenirs, mais ne les ont pas effacés. Je n’ai pas oublié le regard et les mots de Mamie Bourg, le timbre de sa voix, sa démarche, ses gestes. Cela fait 50 ans aujourd’hui qu’elle n’est plus là. J’ai eu envie de rassembler ces images et de la raconter, comme un petit-fils qui n’oublie pas et qui pense toujours à elle.

Avec ma soeur Isabelle dans le jardin de Mamie Bourg, avec au loin de passage à niveau de Kerhall
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Libres !

La photo en illustration de ce post aura bientôt 6 ans. C’est celle du temps paisible d’avant le Covid, d’avant la guerre en Ukraine, d’avant l’ébranlement redoutable du monde. Les petits personnages qui couraient vers l’océan dans la lumière du mois d’août ont bien grandi depuis lors. Ils voient venir l’adolescence. Les amoureux de la Bretagne reconnaîtront la chapelle de Saint-They et la Pointe du Van. Plus à l’ouest, on ne trouve guère sur le littoral français. Quelques bons milliers de kilomètres plus loin, ce seront les côtes canadiennes et américaines. J’aime cette pointe et ce Cap Sizun qui, tel une étrave, s’enfonce fièrement dans l’Atlantique. Sur les falaises, dans le vent, depuis ma jeunesse, j’y ai toujours ressenti un sentiment enivrant de liberté. De la Pointe du Van ou de la Pointe du Raz, j’ai voulu imaginer, longtemps avant de les découvrir, ce qu’étaient les rivages de l’autre côté, avec le sentiment que cet océan nous était commun et qu’il scellait entre nous un destin partagé. Je n’ai jamais vu l’Atlantique comme une fin, je l’ai toujours vu comme une union. C’était bien avant que je m’intéresse à la géopolitique et aux choses du monde. Ce sentiment ne m’a jamais quitté. Je devais être un petit finistérien atlantiste par intuition. J’y repense souvent depuis que le monde est devenu sombre.

J’aime passionnément la liberté. Je ne conçois pas de vie heureuse sans liberté. Je venais d’avoir 25 ans lorsque le Mur de Berlin est tombé. Ce moment m’a marqué à jamais. J’exécrais le totalitarisme communiste, les Etats prisons, la police de la pensée. J’espérais que s’instaure un âge d’or de la démocratie, qui dure longtemps, toujours peut-être. Je rejetais tout aussi vivement le fascisme, les dictatures d’extrême-droite, la haine, le racisme, la bigoterie. Je suis un démocrate par passion. Il y a de la place pour chacun dans une société de liberté. La liberté, c’est l’Etat de droit. La liberté, ce n’est pas la jungle, la loi du plus fort, celle des grandes gueules ou des brutes épaisses, de Trump ou de Poutine. Je crois à la Constitution, à la nôtre en France, et à celles des autres aussi. Je crois à la justice constitutionnelle. On n’écarte pas une Constitution en vertu des circonstances, de l’ivresse de la puissance, de l’idée qu’un succès électoral permettrait tout. Je crois aussi à la séparation des pouvoirs qui nous protège, nous les citoyens. Celui qui gouverne n’est pas celui qui fait la loi. Et celui qui juge ne gouverne ni ne légifère. Tout cela, c’est l’Etat de droit, dans lequel je glisse le droit international et le droit européen aussi. Ces convictions m’ont construit. Je n’y renoncerais à aucun prix.

Précisément, la liberté n’a pas de prix. Elle ne s’achète pas par une quelconque vassalisation. Elle se défend par la force. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il faille baisser la tête, tout accepter, à commencer par le pire, par crainte de la guerre. Poutine menace l’Europe par opposition à la liberté. Il ne veut pas de la liberté. Il est un dictateur qui sait trop bien qu’une société libre, où la personne humaine serait respectée dans sa dignité, scellerait la fin de son régime. Il asservit pour se protéger, pour régner et terroriser. C’est à la liberté qu’il fait la guerre, et si tout au bout il pouvait peut-être y avoir la paix, ce serait pour lui sans la liberté, à l’exclusion de celle-ci. Pour Trump, la liberté, c’est seulement la sienne. Celle des autres, il s’en moque. C’est sa liberté de menacer, d’insulter, d’annexer, d’abandonner, de trahir. Le discours de J.D. Vance à Munich le 14 février m’a révulsé. Comment pouvons-nous accepter de nous faire faire la leçon sur la liberté d’expression ? Ce discours était une agression brutale, vulgaire et indigne à l’égard des démocraties européennes. La liberté, ce n’est pas le mercantilisme des GAFA, ce n’est pas celle de mentir et de désinformer à tout crin sur les réseaux sociaux, à l’abri de toute vérification des faits et réalités, désormais proscrite.

La période est moche. Elle l’est d’autant plus que résonne chez nous le concert des opportunistes, des populistes et des pleutres. Les médias de Bolloré annoncent, jouissifs, la victoire prochaine de Poutine et la droite extrême les suit avec jubilation. A l’extrême-gauche, l’anti-américanisme de LFI emporte tout, la liberté de l’Ukraine, celle de l’Europe, 70 années et plus de construction d’un espace de prospérité, pour un soi-disant non-alignement ne dissimulant guère la soumission à l’arbitraire et peut-être même une fascination pour lui. Le bolivarisme n’aime pas la liberté. Or, c’est la liberté, encore et toujours, qu’il faut défendre, qu’il faut promouvoir, même si c’est dur, parce que c’est dur. Je tiens aux valeurs européennes, à celles de cette communauté euro-atlantique qui unit les deux rives de l’océan et qui m’est chère parce que nous avons, envers et contre tout, la liberté, la démocratie, l’égalité, les droits de l’homme en partage. Durant des années à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, j’ai vu combien ces valeurs avaient un sens, combien elles fédéraient, par-delà les soubresauts et les tragédies de l’histoire. Je n’oublie aussi aucun de ceux qui sont tombés pour la liberté et à qui nos générations doivent des décennies de paix. Ma famille sait ce que ce sacrifice signifie.

Il n’y a pas de fatalité à l’effacement de la liberté, à l’illibéralisme. L’Europe est face à son destin. C’est son heure, c’est maintenant ou jamais. Poutine ne s’arrêtera pas à l’Ukraine. Trump voudra démanteler l’Europe. Ne cédons rien, ni à l’un, ni à l’autre. L’union politique de l’Europe est son plus grand atout. Il faut s’y accrocher, la développer, réarmer militairement notre continent parce que c’est par la force que l’on défend la liberté. C’est un effort massif et urgent en faveur de leurs capacités de défense auquel nos pays et nos sociétés doivent consentir. L’autonomie stratégique de l’Europe est la condition de sa survie. L’Ukraine doit en être parce que l’Ukraine, c’est l’Europe. Ce qui se joue là-bas, à Kiev, à Kharkiv, à Odessa, est notre avenir de pays et de peuples libres, notre maintien dans l’histoire. Dans le débat public, il ne faut surtout pas se taire face à tous ceux qui nous pressent de renoncer, de nous faire petits, d’oublier l’Europe et même de l’abhorrer. Il faut au contraire argumenter, convaincre, lutter. En abandonnant l’Ukraine, en s’alignant grossièrement sur le narratif de Poutine, Donald Trump a mis l’Europe en mouvement. C’est peut-être la meilleure leçon à retenir, pour nous assurément, pour lui éventuellement aussi. Il n’est jamais trop tard pour nous vouloir passionnément et fièrement libres.

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Nationale 7

Je suis un enfant des années 1970. J’ai le souvenir des petits transistors qui grésillaient. Il y en avait plusieurs chez nous. Je me souviens de l’un d’entre eux, tout orange, sur lequel mon père avait écouté en direct la finale de la Coupe du monde de football de 1974. Nous étions dans un parc à Tours. Il ne fallait pas le déranger. C’était juillet, j’avais 9 ans et ma sœur 7 ans. Ces petits transistors ont marqué mes premières années. On ne captait pas toujours bien la station de radio, les chansons ou les informations. Il fallait tendre l’oreille, jouer sur la mollette, parfois même déplier une petite antenne. J’aimais les transistors l’été lorsqu’ils donnaient les nouvelles de « la route du Tour ». Et souvent aussi l’état des bouchons sur une route dont on parlait tout le temps, mais que je ne connaissais pas : la Nationale 7. De temps en temps, chez l’une ou l’autre de mes grands-mères, je voyais à la télévision des images en noir et blanc de cette route. C’étaient de longues files de voitures, les unes après les autres, avançant au pas ou n’avançant pas du tout. Sur les toits, il y avait souvent des valises. Les gens roulaient vers les vacances et ils étaient nombreux. Pour nous, en Bretagne, c’était exotique. Ils allaient dans le Midi, une destination lointaine, vaguement incertaine pour moi, et que je devinais chaude.

C’est comme cela que la Nationale 7 est entrée dans ma vie, sans que jamais nous ne l’empruntions. Je ne suis allé sur la Nationale 7 que longtemps après, à l’âge adulte. Elle était désormais reléguée. Les vacanciers lui avaient préféré les autoroutes construites dans l’intervalle. J’ai emprunté la Nationale 7 sur quelques dizaines de kilomètres, jamais davantage. Il n’y avait plus de bouchons, mais les platanes étaient encore là, l’esprit des vacances aussi et la chanson de Trénet également. Ce devait être merveilleux de rouler vers le sud, de Paris vers Menton, ou vers Sète aussi. Et inversement tellement déprimant d’en revenir, vers le nord, les vacances finies. Jusqu’à hier, j’avais toujours roulé seul sur la Nationale 7. Je n’avais eu personne à qui confier cette émotion guère explicable, venue de si loin, de ces jeunes années et des souvenirs de nos petits transistors grésillant sous le soleil de l’été. Mais hier, revenant de Savoie avec ma famille, je me suis aperçu que nous étions tout près de la Nationale 7. Je n’y avais pas pensé plus tôt. Je l’ai prise et, peu à peu, j’ai commencé à partager ces images lointaines, à mesure que nous avancions entre les villages, les collines et les grands arbres. Pour mes enfants, arrachés aux DVD qui trompent la monotonie de l’autoroute, mes histoires étaient peut-être étranges.

J’avais retenu des chambres dans un petit motel à proximité de Pouilly-sur-Loire. Il s’appelle le Motel Les Broussailles. Je le recommande volontiers : confortable, accueillant et subtilement rénové. Où dîner ? A la réception du motel, il me fut proposé un petit relais à l’entrée de Pouilly. La nuit était tombée. Mes jeunes skieurs, du fond de la DS, criaient famine. Va pour le petit relais. Quelques kilomètres plus loin, dans l’obscurité, je vis apparaître une vieille station-service. Ce ne pouvait être là. Mais si, c’était bien là. Nous allions dîner dans l’une des stations mythiques de la Nationale 7, celle du kilomètre 200, là où l’on faisait le plein du réservoir, celui de l’estomac aussi, et où l’on pouvait également passer la nuit. La station-service a certes été restaurée, mais elle a conservé un charme délicieusement kitsch, depuis les serviettes assorties aux rideaux vichy rouges et blancs jusqu’aux murs tapissés de vieilles affiches automobiles et aux étagères garnies de vieux bidons d’huile de vidange et de voitures miniatures. Voilà comment, après avoir raconté la Bourgogne et la Loire un peu plus tôt, je me suis retrouvé, devant les assiettes de blanquette de veau, à expliquer ce qu’étaient Castrol, Mobil ou Champion. Je ne suis pas certain d’être apparu irrésistiblement moderne, mais suffisamment authentique malgré tout pour que mes enfants s’amusent de tous les souvenirs qui me revenaient en pagaille.

Le hasard fait bien les choses, finalement. Au relais Les 200 Bornes, nous étions servis. Qui se souvient de l’émission Les routiers sont sympa ? Il faut sans doute être à tout le moins quinquagénaire pour cela. Le signe était là, face à moi, à la table du restaurant, et j’ai encore la voix de Max Meynier à l’oreille. Il y avait aussi le panonceau bleu et rouge des relais Les Routiers. Mon père adorait ces restaurants des bords de route et je nous y vois encore avec lui, ma mère, ma sœur et moi, devant une table toujours garnie d’une nourriture solidement roborative. Je crois que c’est le côté populaire de ces restaurants qui lui plaisait. De tout cela aussi, j’ai raconté hier l’histoire à ma petite équipe. En y ajoutant les souvenirs de nuits passées dans d’improbables hôtels de sous-préfecture, Au Lion d’Or ou Le Cheval Blanc le plus souvent, avec les lits qui grinçaient, et les toilettes et les douches sur le palier. C’était réellement un autre temps, mais vous savez quoi, ai-je ajouté, c’était vraiment bien. J’ai la mémoire peuplée de ces images et je me suis retrouvé, à Pouilly, à partager ces émotions, juste parce que nous avions emprunté une route mythique et que la recommandation de notre hôtel nous avait conduit par chance dans un endroit qui l’incarnait mieux que tout.

La France est tellement plus belle le long des nationales et des départementales que depuis les aires et restaurants d’autoroute. Il faut oser sortir de ces autoroutes, accepter d’aller moins vite, choisir de prendre le temps et – acte d’autorité doucement exercé – décréter que les tablettes et autres écrans ne sont définitivement pas compatibles avec les chemins de traverse. Il faut prendre le temps d’admirer la France et l’aimer comme elle vient, dans la diversité des paysages et des saisons. L’an passé, au retour des montagnes, nous étions allés à Vézelay, par les petites routes vallonnées du Morvan, vers cette colline éternelle qui m’émeut chaque fois davantage et rapproche tellement de Dieu. Nous avions cherché aussi les lieux de tournage de La Grande Vadrouille, car il ne faut pas oublier que le rire fait partie de notre patrimoine (et qu’il transcende les générations). Cette année, c’était la Loire d’avant les châteaux, le fleuve encore sauvage venu du Massif central, glissant entre les vignobles, les îles, les champs et les bois vers la mer encore lointaine. Et demain, dans quelques mois, l’années prochaine ? Nul ne le sait encore. J’essaierai de trouver. Cluny peut-être, Solutré, Bibracte, le Mont Beuvray. Une chose est sûre : nous recroiserons la Nationale 7 et l’emprunterons à nouveau avec bonheur.

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Mon ami Avi

Septembre 2022, à Louvain-la-Neuve (Belgique)

Avi Assouly était mon ami. Sa soudaine disparition le 14 février m’a beaucoup peiné. Avi était tellement plein de vie qu’il m’est difficile d’imaginer qu’il n’en est plus, de cette vie qu’il embrassait avec passion et tant de bonté. J’ai encore le sentiment qu’un message m’arrivera bientôt qui commencera par le même « Salut, frérot, tu as vu le dernier match de l’OM ! ». La réalité, malheureusement, est tristement rude. Avi est passé de l’autre côté du miroir et nous sommes nombreux à le pleurer. Il me manque comme à tant d’autres. Depuis deux semaines, je suis retourné souvent sur sa page Facebook, là où il nous racontait des tas de trucs, à commencer par les matchs de l’OM vécus depuis les hauteurs du Vélodrome, photos et commentaires détaillés à l’appui, comme au temps où il était derrière le micro de France Bleu Provence. Lisant Avi live les soirs de matchs, j’avais l’impression de l’entendre. Derrière ses mots, il y avait sa voix, unique, inimitable, chaleureuse, irrésistible. Avi affichait un enthousiasme contagieux. Dans notre époque morose, glauque et rageuse, il était un rayon de soleil bienvenu. Contre lui, les pisse-vinaigres et autres passe-murailles tristounes comme un jour sans pain ne pouvaient rien. KO technique assuré pour eux et joie sans limite pour nous. Tout cela, c’était Avi.

Avi et moi nous sommes connus dans l’Hémicycle de l’Assemblée nationale. Il était assis derrière moi. L’Hémicycle est un lieu solennel et nous étions bien sûr toute ouïe pour les orateurs successifs, sérieux comme des papes et concentrés comme jamais lorsque venait notre tour de parler. Mais il faut reconnaître aussi que les séances étaient parfois longues, surtout la nuit, et que le bavardage, comme des élèves dissipés au fond des salles de classe – le radiateur en moins – était sans doute pardonnable dans ces conditions. C’est comme cela que j’ai engagé l’échange avec Avi et que nous l’avons poursuivi des années. On a causé, puis on a souri, puis on a ri, beaucoup. Un humour potache s’est ainsi installé en haut et au centre de l’Hémicycle. A 3 heures du matin, après des heures de débats, cela faisait tellement de bien. Le président de séance nous regardait, parfois sévèrement et sans doute plus souvent avec envie. Il devait observer les mêmes 3 ou 4 député(e)s hilares depuis la solitude de son perchoir. Avi avait un don hallucinant pour raconter des histoires à voix basse et avec un vocabulaire fleuri. Je dois avouer – il y a désormais prescription – qu’il m’est arrivé de devoir filer par la sortie de secours derrière nos bancs pour libérer un fou-rire que je ne parvenais plus à maîtriser.

Avi était authentique et fidèle. Le fondu de foot que je suis était un bon client. Et comme en plus j’aime l’OM, nous étions destinés à devenir copains. Il m’avait tout appris de la science du catenaccio, l’air navré et faussement grognon, car ce n’était pas le foot qu’il aimait. Le foot d’Avi, ce n’était pas un but et le verrou, c’était des buts, des tas de buts, de la joie, de l’intuition. Il me racontait ses grands matchs, ceux que j’avais vus, plus jeune, à la télévision. Ces matchs avaient parfois 20 ans et plus, mais l’émotion qui accompagnait ses paroles me donnaient le frisson. J’avais presque l’impression d’être assis à côté de lui dans la tribune de presse. Il y avait aussi son Panthéon personnel de l’OM et du ballon rond : Basile, Chris, Abedi, Pixie, Fabrizio, Zizou et quelques autres. Et bien sûr Tapie, le boss, pour qui il avait une admiration et une reconnaissance éternelle. Avi m’avait raconté Furiani, le 5 mai 1992, les jours de coma, les mois de souffrance, le sentiment, la certitude même que Tapie lui avait sauvé la vie. Il avait des anecdotes à la pelle sur le boss, ses appels, les voyages en avion avec lui, la passion dévorante d’un club et d’une ville. J’adorais ces moments-là. Lorsqu’Avi quitta l’Assemblée au printemps 2014, j’en fus atterré. Je pris une photo de sa dernière intervention en séance en nous jurant de nous retrouver.

Je mettrai du temps à utiliser le passé pour parler d’Avi. Je crois que l’on ne rencontre pas beaucoup de gens comme lui dans une vie. Nous étions proches par l’amitié, proches aussi politiquement. Nous siégions ensemble à la commission des affaires étrangères. Son regard sur les affaires internationales m’était précieux. J’ai quitté la politique en 2018. On se donnait des nouvelles. On se lisait l’un l’autre sur les réseaux sociaux. Il m’avait parlé de son retour aux législatives de 2022 et m’encourageait à revenir avec un tel entrain que l’idée avait fini par me traverser l’esprit. On parlait aussi de business, d’investissements, de livres. Et de foot. La dernière fois que j’ai vu Avi, c’était à Louvain-la-Neuve, en Belgique il y a deux ans. Nous avions déjeuné ensemble, Avi et toute ma famille. Mon fils Pablo avait des yeux ronds comme des soucoupes en l’entendant parler de foot. Le surnom de Pablo est Api. Avi et Api étaient ainsi destinés à être amis. Avi lui avait fait promettre de garder du temps pour l’OM quand nous viendrions à Marseille. J’allais appeler Avi en ces jours de février pour lui dire que le voyage familial à Marseille était enfin programmé pour le mois de mai. A Pablo, j’ai dû expliquer le départ d’Avi et ma grande peine. Ce fut aussi la sienne, tant cet échange sur le foot avec Avi l’avait touché.

Nous irons au Vélodrome et notre pensée sera pour Avi. Lorsque nous marcherons sur les collines de Pagnol, ce sera le cas aussi. A Avi, j’avais en effet confessé une bien malheureuse carence : j’aime Marseille, mais je n’y suis jamais allé. Il m’avait dit avec un grand sourire que c’était certes fâcheux, mais qu’il n’était jamais trop tard pour corriger cela. Ce sont les livres et les films qui m’ont fait aimer Marseille (et le foot aussi), au point de devenir incollable sur l’œuvre de Pagnol. Avi s’était amusé de cela : un petit gars du Finistère, devenu député des Français d’Allemagne et d’Europe centrale, établi en Belgique avec sa famille espagnole, connaissait tout de Cigalon, de La Fille du puisatier ou de Marius, Fanny et César. C’est donc que Marseille est universelle, avait-il dit. Bien sûr que oui, avais-je ajouté. Et Avi faisait partie de ces Marseillais qui ne pouvaient que la faire aimer. De lui, je garderai ces discussions heureuses, ces fous-rires, ces déconnades comme il aimait les nommer. Je les garderai avec une immense affection et une infinie reconnaissance. J’ai eu cette grande chance de connaître Avi et son souvenir m’habitera longtemps. Je pense à son épouse Martine, à ses enfants Céline, Eva et Yoni, à ses petits-enfants, à toute sa famille. Je veux leur dire ma sincère amitié et combien leur chagrin est aussi le mien.

30 avril 2014, la dernière question au gouvernement d’Avi à l’Assemblée

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