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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Dire non à Trump

Capture d’écran, CNN, 19 janvier 2026

Cela fait un an que Donald Trump a retrouvé la Maison Blanche. Cela fait un an aussi que l’Union européenne s’humilie à courber l’échine à chacune de ses foucades, de ses provocations, de ses insultes et de ses folies, comme s’il fallait agir ainsi pour calmer son ego et espérer que la tempête se calme. Tout cela est vain et affligeant. Il faut savoir dire stop. La volonté obsessionnelle de Donald Trump d’annexer le Groenland défie le droit international et la souveraineté du Danemark, mais elle défie aussi notre capacité de résistance à nous tous, pays d’Europe et citoyens européens. Avons-nous perdu toute fierté en tremblant devant ce type ? Ce n’est pas d’obséquiosité dont il est besoin, mais de courage et de cojones pour lui dire ses vérités et lui opposer le rapport de force, la seule chose qu’il comprenne. Trump méprise les faibles et la faiblesse est précisément l’image que l’Europe lui a renvoyé depuis un an, en particulier en acceptant un accord commercial asymétrique à l’été 2025 sans aucune autre raison que la peur panique de ses droits de douane, agités à l’égard de chacun dans un mélange de haine et de clownerie. La photo de Donald Trump, de Ursula von der Leyen et leurs aéropages respectifs, le pouce levé dans la résidence écossaise du premier, était avilissante pour l’Europe.

Trump est un prédateur. Il se moque comme d’une guigne de l’intégrité territoriale des autres, du droit, de la Constitution des Etats-Unis et de la Charte des Nations Unies. C’est aussi un pleutre, qui flatte les dictateurs et maltraite maladivement ses alliés. Que le Danemark soit membre fondateur de l’OTAN ne l’affecte en rien, que ce pays ait payé un lourd tribut en vies humaines par sa participation à toutes les aventures extérieures des Etats-Unis au cours de ce siècle ne l’arrête pas davantage. Sait-il seulement où se trouve Copenhague sur la carte du monde ? Puisque l’Europe ne se résout pas à l’annexion du Groenland, elle devrait, nous dit-il, être punie par de nouveaux droits de douane, qui iraient crescendo jusqu’à ce qu’elle capitule. Cette escalade est une absolue dinguerie. Quel esprit sain, même pénétré par la défense de seuls intérêts nationaux, peut agir ainsi ? Le Groenland est-il une région stratégique du monde ? Oui, bien sûr. Faut-il l’annexer pour se protéger ? Non, et encore moins lorsque l’accord entre le Danemark et les Etats-Unis permet à Trump de rouvrir toutes les bases américaines fermées il y a quelques années sur l’île. Ce n’est en rien de sécurité dont il est question en vérité, mais de faire main basse sur les richesses minérales et naturelles du Groenland.

Apaiser dans ces circonstances ne mène à rien du tout, nous en avons amplement la preuve. Les mots sont faibles. Words are cheap. Il faut des actes forts. On ne joue pas impunément avec la souveraineté et l’intégrité territoriale d’un Etat européen. Il n’y a plus aucune raison pour l’Union européenne de mettre en œuvre l’accord commercial de juillet 2025 et c’est bien le minimum dans la situation présente. Faut-il y ajouter le recours à l’instrument anti-coercition existant dans la politique commerciale de l’Union ? Oui, si rien ne devait bouger. Cet instrument a été adopté pour permettre à l’Union européenne de faire face aux actes des pays qui restreignent à dessein le commerce avec elle pour tenter de forcer un changement de ses politiques. Nous y sommes clairement avec la volonté de Trump d’annexer une partie du territoire d’un Etat membre de l’Union, en violation du droit international. Les Européens doivent pouvoir réagir avec des sanctions, des droits de douane, des restrictions d’investissement ou des interdictions d’accès aux marchés publics. Il faut que l’Europe cesse d’avoir peur, de Trump comme aussi d’elle-même. Elle doit être forte face à un homme qui a juré de la détruire institutionnellement et qui encourage à cette fin les extrêmes-droites de notre continent.

L’Europe joue sa crédibilité comme puissance internationale. Si elle se couche, elle est fichue. Elle n’a pas été fondée seulement pour exporter des voitures et des fromages. Elle est un rassemblement d’Etats-nations qui construisent la paix et la prospérité par le droit. Trump veut la faire sortir de l’histoire, vassaliser nos pays et les réduire à l’état de confettis politiques. Poutine et Xi Jinping peuvent s’en réjouir. Ils pourront attaquer et annexer tranquillement dans leurs zones régionales respectives si l’Europe ne répond à Trump que par des mots. Le renversement des repères qui furent les nôtres depuis l’après-guerre est glaçant : notre allié américain nous abandonne, jetant par-dessus bord l’euro-atlantisme et les causes de liberté, de démocratie et du droit qui nous unissaient il y a peu encore. L’humiliation de Zelensky dans le Bureau ovale en février 2025, puis les courbettes à Poutine en Alaska en août l’annonçaient. Ce matin, on apprend que la France se verrait infliger 200% de droits de douane sur ses vins et champagnes pour son refus de rejoindre le fumeux « conseil de la paix » de Trump à Gaza, en rupture avec le cadre des Nations Unies. Mais où va-t-on ? Ce n’est plus tolérable. Il n’existe qu’une seule réponse : dire non, no, haut et fort, bluntly, à Trump et passer à l’action.

J’aime profondément les Etats-Unis et la démocratie américaine. J’ai eu la chance d’y vivre deux années passionnantes, assurément parmi les plus belles de ma vie. Je n’aurais jamais imaginé écrire ces lignes, parce que je n’aurais jamais cru qu’il soit possible de vivre ce que nous traversons depuis un an. Je sais aussi qu’il y a Donald Trump et qu’il y a les Etats-Unis, et que les deux ne se confondent pas. J’ai des amis républicains et je connais leur consternation face à cette situation. Qui donc parmi les élus républicains au Congrès prendra le risque de s’opposer à Trump ? Qui osera poser la question de sa santé mentale ? Une démocratie qui célèbre en 2026 ses 250 ans d’existence peut-elle oublier les checks and balances qui font la force de sa Constitution, verser dans la peur et l’illibéralisme, vriller sur elle-même et mettre le monde en danger ? Que reste-t-il de l’autorité de la Cour suprême ? Les Etats-Unis me manquent, politiquement, humainement. Dire non à Trump n’est pas dire non à l’Amérique, à ce qu’elle a apporté au monde, à ce qu’elle apportera demain encore. Se battre pour le droit international, pour la souveraineté et l’intégrité de nos pays européens, c’est attendre aussi que se lève aux Etats-Unis le vent du retour de la raison, c’est appeler un grand pays à nous retrouver.

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Nos rêves d’un monde meilleur

Andalousie, décembre 2025

Une année prend fin, une autre commencera dans quelques heures. Je revois les pentes enneigées de Savoie au cœur de l’hiver, mes sorties à vélo sur la Vennbahn du Luxembourg en Allemagne sous le soleil du printemps, les ascensions devenues rituelles des cols des Vosges l’été venu. Et un moment particulier, une semaine que j’attendais depuis longtemps, toute une vie peut-être, dans les collines de Pagnol à la fin du mois de mai. Il n’y a pas d’âge pour aller au bout de ses rêves. Celui-là en était un et il venait de si loin. En route vers la Provence, quand mes enfants brûlaient de voir le Stade Vélodrome, j’attendais ardemment d’apercevoir le Garlaban. Quelque temps après, il y eut un joli bout d’expédition : le tour de l’Ile de Groix en kayak depuis le continent, 48 heures et 40 kilomètres dans les vagues à la force des bras, une nuit sous les étoiles sur une petite plage de l’île et des souvenirs pour longtemps. 2025, ce furent aussi des aventures professionnelles passionnées pour porter plus loin la cause d’une planète plus verte et résiliente, aux Açores, en Andorre, en Lorraine et en Bretagne, chez moi. Et ce fut, en juin, mon élection à la présidence du Groupe Ouest, là où vit et s’invente la diversité des récits pour le cinéma, les séries et demain, je l’espère, une belle part d’avenir.

Je suis né optimiste. C’est utile en temps incertains. Je loue chaque jour mes parents de m’avoir permis de regarder le monde avec espoir. J’ai eu la chance d’une enfance libre, sans préjugés ni contraintes. Le sectarisme, à la différence de la liberté, n’a jamais fait partie de ma vie. Une chose en particulier m’est précieuse : la démocratie. Je l’écris ici car jamais je ne l’ai sentie aussi menacée qu’en 2025. La Russie de Poutine qui écrase l’Ukraine et massacre des centaines de milliers de civils n’est pas une démocratie. La Chine de Xi Jinping qui lorgne obsessionnellement vers Taiwan ne l’est pas davantage. Nos pays d’Europe sont des démocraties que l’état du monde, les dictateurs connus et ceux qui aspirent à le devenir, sans oublier quelques tycoons en roue libre menacent. Lorsque les réseaux sociaux charrient la haine, l’appel à la violence, la désinformation crasse et les délires fanatisés, ce sont les fondements-mêmes de la démocratie qu’ils sapent. Inventer des histoires, insulter en ligne, essentialiser – le fameux antisémitisme d’atmosphère – harceler, menacer et revendiquer à cette fin la liberté d’expression est un dévoiement mortifère de la liberté tout court.  

Il y a quelques jours, un internaute opportunément planqué derrière un pseudonyme m’a écrit qu’il faudrait me mettre hors d’état de nuire. Il m’assurait que la prison me serait promise pour longtemps, lorsque viendrait le grand soir des libertés (i.e. quand l’emporterait l’internationale réactionnaire). Ma défense de Thierry Breton, interdit de séjour aux Etats-Unis pour avoir rappelé l’existence du droit européen sur les plateformes et son lien à la démocratie, avait déplu. Trump serait le sauveur, le messie, le plus grand car il veut faire exploser l’Europe, honnie et haïe. A l’inverse, Zelensky serait à combattre car l’Ukraine a fait le choix – bien entendu coupable – de la démocratie et du droit. Revendiquer la liberté pour mieux la supprimer est misérable. J’ai ressenti au long de 2025 comme un nœud coulant autour de toutes les valeurs qui me sont chères. La haine prospère. Aux deux extrêmes, elle a ses agents empressés. Il faudrait dresser les gens les uns contre les autres – rejeter pour les uns les juifs, pour les autres les étrangers – tout conflictualiser, tout communautariser, passer par-dessus bord l’universalisme, l’esprit des Lumières et les racines communes à nos pays et à l’Europe, y compris spirituelles. Cette dinguerie ambiante ne cesse chaque jour de m’inquiéter. Ce n’est pas ce monde que je nous souhaite.

Que se souhaiter, que nous souhaiter en 2026 ? Mon souhait, c’est que vive l’esprit de résistance, de tempérance et de concorde. Rien ne se construit dans la haine et le sectarisme, qu’il s’agisse de la paix, de la prospérité et du progrès. Les démocraties doivent savoir se défendre là où leurs ennemis misent sur leurs faiblesses et leurs imperfections. La séparation des pouvoirs est un Graal. La justice doit être libre et indépendante, la presse aussi. L’exercice du suffrage universel ne résume pas une démocratie. Il n’y a pas de démocratie sans Constitution ni justice constitutionnelle, sans devoirs ni droits, sans engagement international ni justice internationale. La tempérance, c’est la recherche constante du compromis. On ne gagne pas par KO technique, en ignorant, en méprisant, en écrasant les oppositions. Aucune action publique durable et efficace n’est possible sans ouverture par-delà le fait majoritaire, sans souci de justice sociale et d’acceptabilité populaire. Et c’est là que la concorde est précieuse. La concorde, ce n’est pas un rassemblement informe et vide de sens, c’est au contraire toute une méthode, une main tendue et sincère, l’enrichissement des idées par la réflexion collective et leur mise en œuvre déterminée. C’est le courage à l’épreuve des faits.

J’aimerais que 2026 sonne le réveil de la liberté, la vraie. Ne baissons pas la tête, relevons-la. En écrivant ces lignes, je pense à Pierre Mendes France et aussi au Pape François. C’est, j’en conviens, une bien curieuse association, d’époques comme de références. Le premier est depuis toujours un modèle pour moi, le second m’a touché alors que je ne m’y attendais pas. Je vois le courage, la volonté, l’ardeur, la dignité, l’attention aux plus humbles. Ce sont des valeurs et des idéaux à faire vivre passionnément. Puisse 2026 en donner la chance dans la vie démocratique, le monde économique, l’action citoyenne. Rien n’est encore écrit. Nous ne sommes pas seuls, nous pouvons, nous devons construire ensemble et à tous les âges. Il est permis et même recommandé de croire aux jours heureux. Dans quelques heures, j’avalerai mes 12 raisins lorsque viendront les 12 coups de minuit. Je suis à Grenade, dans ma famille espagnole, face à l’Alhambra et son histoire qui vient de si loin. Je ferai un vœu et peut-être même plusieurs, pour les miens, pour mes amis, pour nous tous. Il y aura le bonheur, la santé, le progrès et la paix. Le ciel andalou s’illuminera des couleurs du feu d’artifice. Les bouchons sauteront, les rires fuseront, puis la nuit viendra doucement et avec elle nos rêves d’un monde meilleur.

A vous tous, chères et chers amis qui m’avez lu jusqu’à cette ligne, je souhaite une belle et heureuse année 2026.

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Seul compte le destin de la France

Dans le port de commerce de Brest, printemps 2025

Dans 16 mois aura lieu l’élection présidentielle. Sur la base des sondages d’opinion réalisés en cette fin d’année 2025, le vainqueur annoncé serait Jordan Bardella. Il est certes souvent arrivé que le favori précoce des sondages ne soit pas l’élu final, mais une différence inédite existe par rapport aux présidentielles passées : Jordan Bardella recueillerait deux fois plus de voix au premier tour que le candidat qu’il affronterait au second tour. Ce fait-là crée une dynamique irrésistible qu’aucun concurrent de second tour ne pourrait contrer. Il y a aujourd’hui du côté de Bardella un réel élan et de l’autre, quelque soit cet autre côté, un émiettement, une panne, le doute.

Je fais partie de ceux que la possible élection de Jordan Bardella désespère. Je ne nie aucune des souffrances et des colères de l’électorat populaire que le Rassemblement national exploite. Je suis convaincu que la préférence nationale ne les apaisera pas. Elle jouera contre notre économie, contre le corps social, contre la démocratie, contre la liberté. Le projet de Bardella est une dangereuse illusion, mais peut-on blâmer nombre de Français, révoltés par l’immobilisme et le spectacle déplorable depuis la funeste dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, de vouloir y croire ? Ils se disent qu’il est peut-être temps d’essayer ce qui ne l’a encore jamais été.

Ce n’est pas un énième front républicain qui empêchera l’élection de Jordan Bardella. Ces digues-là ont sauté. Les Français n’’entendent plus les appels à voter contre. Ils veulent voter pour. Il manque au cœur de l’espace politique un projet concurrent, différent, construit, populaire, incarné, qui puisse aller chercher 25% au moins au premier tour pour espérer gagner. Ce projet-là devra porter sur le pouvoir d’achat, l’emploi, l’école, la santé, le vieillissement, le logement, le climat, la sécurité, l’immigration et sur ce que c’est d’être Français, en devoirs et en droits. Il devra être concret, prêt à être mis en œuvre, pour tous. Et il devra plus que tout donner à espérer.

La peur peut faire une élection. L’espoir peut la faire aussi. Je veux prendre ce pari. C’est quoi, la France ? Comment, par la preuve, dans la vérité des faits, redonner sens à la promesse républicaine ? Voilà les questions à porter. Une élection présidentielle se joue sur l’envie, le charisme, l’empathie, le courage, les tripes. Celles et ceux qui souhaitent aller à la présidentielle doivent sortir du bois, partager leur perspective avec les Français, se parler les uns aux autres aussi. Le départage viendra de cet échange sincère, de l’altruisme de savoir tendre la main, de penser au pays plutôt qu’au parti, de la noblesse de se retirer pour construire et proposer ensemble.

De la gauche de gouvernement à la droite sociale, du centre-gauche au centre-droit, de la social-démocratie à la démocratie-chrétienne, un espace politique juste et humaniste attend l’espoir. Rien n’est perdu si l’on sait y écarter le sectarisme, les calculs et les ambiguïtés. Il n’y a pas de fatalité à ce que cet espace demeure un champ de mines et de ruines. Il faut simplement oser, cesser de se regarder et prendre enfin l’initiative, à livre ouvert, en toute sincérité. Il faut un an pour construire une campagne présidentielle. Le temps presse. Après les municipales de mars 2026, il sera déjà bien tard. C’est maintenant qu’il faut y aller. Seul compte le destin de la France.

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Lumières de décembre

Le clocher de l’église de Goulven, 11 décembre 2025

J’étais hier à Plounéour-Brignogan-Plages, dans le nord du Finistère. C’est là-bas, tout près de la Manche, que se trouve le siège du Groupe Ouest. J’en suis administrateur depuis 6 ans et le président depuis le mois de juin dernier. Nos réunions de Conseil d’administration ont lieu tous les trimestres. Chaque fois, roulant de Quimper vers ce que, Finistérien du sud, j’ai souvent et encore aujourd’hui appelé le nord, j’éprouve le même plaisir à ressentir dans les paysages traversés l’effet changeant des saisons. Il y a, au sommet de la dernière colline avant d’apercevoir Plounéour, Brignogan et l’immensité de la Manche, un calvaire que j’aime beaucoup. L’été, il est bordé d’un volumineux massif d’hortensias roses vifs. En fin d’automne, il n’y a plus ni fleurs ni couleurs, juste une pierre nue et sombre tendue vers le ciel et la lumière de décembre. C’est cette lumière qui me bouleverse. Elle est rase, souvent timide et parfois, l’espace d’un court instant, aveuglante et profonde aussi. Elle est fragile, comme la période que nous traversons. La fragilité, ce sont ces jours courts de fin d’année, le coin de ciel bleu que les lourds nuages chargés de pluie rattrapent vite. C’est aussi cette époque compliquée, l’état inquiétant du monde et de la France, les difficultés de l’économie, les bruits de bottes au loin.

En roulant vers la mer hier, j’ai traversé des villages. Les illuminations des carrefours, des places et des maisons annonçaient Noël. Cette autre lumière, je l’aime aussi. Elle est un phare vers lequel aller. Noël est une espérance. Je me suis souvenu du même voyage il y a 5 ans, durant le second confinement, lorsqu’il n’y avait plus ni café ni restaurant, pas encore de vaccins, juste des masques. C’était la tempête, le ciel était noir et tourmenté, le vent soufflait en tempête. Je logeais dans un petit hôtel de Huelgoat, le seul entre Lorient et Morlaix à ouvrir sa porte à quelques voyageurs en galère. Il y avait face à ma fenêtre un sapin rachitique décoré d’une improbable guirlande mise à mal par le vent. Les boules illuminées tenaient bon. Il fallait arriver à Noël. Dans leur lutte incertaine contre les éléments, je nous retrouvais tous, habitants, citoyens, amis, parents, courageux face à la pandémie, à ses risques et ses peurs, pour conjurer le sort, croire en le meilleur, saisir les mains tendues, se rattacher à la lumière qui viendrait. Jamais autant qu’alors, je n’avais ressenti la force de cette autre lumière de décembre. Au bout de ma route, il y avait comme hier le Groupe Ouest. On avait parlé ce soir-là d’imaginaire. Cela m’avait fait un bien fou. Rasséréné, j’avais repris dans la nuit la route des Monts d’Arrée, puis de la Belgique.

Le Groupe Ouest est une merveille. Je suis fier de présider au destin d’une aventure unique et de salut public : la protection, mieux même, la promotion de la diversité des récits, ce qui fait notre force et notre identité d’Européens. Chaque année, plus de 250 réalisateurs et scénaristes du monde du cinéma et des séries viennent de toute l’Europe et de plus loin se former en résidence au bord de la Manche, sur la Côte des Légendes. Il y a tant de manières de raconter une histoire, loin d’un récit unique, d’un super-héros et d’un final fracassant. Faire vivre cette aventure est un projet si profondément humaniste. J’ai la plus grande admiration pour les collaborateurs du Groupe Ouest, dévoués et passionnés, sur le pont toute l’année. Je le leur ai dit et je l’écris ici. Il y a deux jours, avec les auteurs en résidence, ils avaient accueilli pour une soirée chaleureuse et enjouée les bénévoles, habitants de Plounéour-Brignogan-Plages, qui prêtent main forte, aident, partagent, soutiennent, ne comptent jamais leur temps et font de leur petit coin de Finistère un formidable village d’auteurs. Cette force-là était hier pour moi une autre et généreuse lumière de décembre. Si la Bretagne est une terre aimée, c’est parce qu’elle est pétrie de valeurs telles l’entraide, la solidarité et l’humilité.

Je crois à la communauté des destins, à la puissance de l’imaginaire, à la capacité d’inventer ensemble. Rien ne serait plus funeste qu’une société s’abandonnant à l’individualisme. La Bretagne est une terre collaborative et d’entrepreneurs, forgée et irriguée par le mouvement coopératif. C’est sa chance et sa force. Au Groupe Ouest, les récits s’élaborent, les méthodes et les outils y conduisant aussi. C’est un bouillonnement d’idées. Notre monde a besoin de sens. Les outils de la fiction peuvent bénéficier au réel. C’est un champ immense de recherche et d’action. Je suis un défenseur de la démocratie participative pour la construction de projets qui fédèrent et créent de la valeur partagée. Cela vaut pour la vie locale, pour l’entreprise également. La narration est une construction, qu’elle emprunte les chemins de l’écrit ou ceux de l’oralité. De mon enfance bretonne, je me souviens de merveilleux conteurs, femmes et hommes simples qui racontaient, le soir venu, une petite histoire, un bout de légende et qui en faisaient une cathédrale pour l’enfant que j’étais. Etait-ce du charisme ? Sans doute. Etait-ce du talent ? Certainement. Etait-ce contagieux ? Assurément. Tout cela est toujours en chacun de nous si l’on sait rassembler, unir, imaginer. C’est l’œuvre et la mission du Groupe Ouest que d’y contribuer.

Voilà mes lumières de décembre. Les médias charrient bien des mauvaises nouvelles et les réseaux sociaux exultent de haines recuites. Il m’arrive de pester contre la connerie ambiante. Je n’ai pas envie d’écouter ceux qui, sur CNews ou de l’autre côté, dans l’outrance de débats d’Hémicycle, me disent ce que je dois penser, ce contre quoi je dois m’insurger et qui je devrais haïr. C’est l’envers de l’humanité. L’espérance s’écrit loin de la violence, du complotisme et des délires. Elle est dans l’engagement et dans la volonté. Et elle est aussi un combat. Notre monde ne sera celui des dictateurs fous et de ceux qui rêvent de le devenir que si nous renonçons à faire vivre, envers et contre tout, par l’affirmation et plus encore par la preuve, les causes de l’humanisme. Nous avons, toutes et tous, chacun à notre manière et là où nous sommes, cette part de responsabilité pour changer le monde en mieux. Traversant la nuit dernière, au retour du Groupe Ouest, le Léon endormi, je me faisais cette réflexion et me promettait de l’écrire aujourd’hui. C’est chose faite. Je ne suis pas passé par Huelgoat. Là-bas peut-être, les boules illuminaient de nouveau le petit sapin malmené d’il y a 5 ans. La résistance, c’est un long combat. C’est aussi une sacrée aventure humaine pour qui veut croire que le meilleur, loin du pire, est à venir.

Avec les collaborateurs et les administrateurs du Groupe Ouest le 11 décembre 2025

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Les cheveux longs

Vers 12 ans, en Bretagne

Chaque époque connaît sa petite révolution. Mes enfants grandissent. Sur le chemin de leur adolescence s’ouvre pour eux comme pour nombre de leurs amis une possibilité, un rêve, un Graal : avoir un smartphone, synonyme de liberté, d’échanges, de conquête. Doit-on résister à la liberté ? Assurément, non. Faut-il mettre en garde contre les risques et dangers de cette liberté ? Oui. J’ai fait sourire mes enfants il n’y a pas très longtemps en leur apprenant – ce dont ils se doutaient, vu les chiffres canoniques sur mon récent gâteau d’anniversaire – que les smartphones n’existaient pas lorsque j’avais leur âge et qu’au demeurant, la moitié de la France de l’époque attendait toujours le téléphone lorsque l’autre moitié, certes équipée, attendait la tonalité. C’est dire combien je viens de loin. A leur sourire s’est alors ajouté une interrogation affleurante : quel pouvait bien être dès lors le rêve d’émancipation et de liberté de leur malheureux papa sans téléphone dans ce monde d’avant ? Un vélo, un vélomoteur ? Un peu sans doute. J’ai eu les deux. Mais je n’eus pas à lutter et convaincre pour les recevoir. Mes parents aimaient les deux roues. J’ai pédalé, j’ai roulé et j’ai adoré cela. Mon rêve d’émancipation était ailleurs et il était bien différent : je rêvais d’avoir les cheveux longs.

J’ai grandi dans les années 1970. Cela fait un sacré bail. Si la machine à remonter le temps existait, je serais heureux de retourner faire un tour à cette époque. Les Trente Glorieuses s’achevaient et les chocs pétroliers n’étaient pas encore venus. Pompidou gouvernait. La France voyait arriver les premiers supermarchés et les pièces de nos maisons se couvraient de papiers peints oranges et marrons, couleurs fétiches et un peu criardes de ces années. J’ai le souvenir d’une modernité attendrissante et heureuse. La mode, c’étaient les pantalons longs aux pattes d’éléphant. On voyait cela partout. Les jeunes femmes les portaient et bon nombre de jeunes hommes également, en même temps qu’ils arboraient des cheveux longs. A l’école primaire, les cheveux poussaient aussi, mais pas les miens et j’en étais bien triste. Mon père était adepte pour lui d’une coupe à la brosse nette et fréquente ne laissant aucune place à une mèche rebelle. Ma grand-mère était coiffeuse. Nous allions tous les mois la voir à Quimerc’h, notre village, et le dimanche passé avec elle s’achevait toujours par une coupe, d’abord pour mon père, puis pour moi. Court devant et ras derrière, disait-on alors. J’essayais timidement et vainement de plaider pour des coups de ciseaux moins décisifs.

Les cheveux longs avaient une histoire et mai 1968 y était pour beaucoup. Tous les carcans et toutes les convenances confites avaient été secoués. Il était devenu interdit d’interdire. La société française respirait un air de liberté enivrant. Ma jeune maman et mon papa aux cheveux en brosse avaient fait mai 1968. Les libertés gagnées étaient un peu partout chez nous, à l’exception notable des coiffures masculines. Le saut était sans doute trop brutal. Je me souviens d’une grand-tante que j’aimais beaucoup, syndicaliste CGT et communiste, qui affirmait que les hommes ne devaient pas ressembler aux femmes et que les cheveux longs étaient un scandale pour cette raison. Le côté anar et relâché de mai 1968 n’avait pas embarqué tous les gens de progrès. Reste que du haut de mon enfance et bientôt de mon début d’adolescence, je ratais le train des bouclettes et des longues mèches indisciplinées que je voyais avec envie sur la tête de mes copains. J’essayais, j’argumentais avec un peu plus de persistance, je négociais face aux ciseaux et au miroir. Ce n’était pas simple. Ma grand-mère coiffeuse était bienveillante, mais mes explications ne la convainquaient guère. Les cheveux longs que je décrivais étaient en vogue à Quimper, pas vraiment dans les campagnes de Quimerc’h.

Tristement, la disparition de ma grand-mère nous conduisit vers un autre salon. J’y étais juste un jeune client parmi d’autres. Le coiffeur n’était plus juge et partie comme avait pu l’être ma grand-mère, qui me manquait beaucoup. Peu à peu, me rendant seul au salon, je pus m’affranchir et gagner ma liberté. Ce ne fut pas radical, pas tout de suite en tout cas. Mon père veillait et ma mère faisait attention. Progressivement, ma tignasse s’épaissit et les oreilles se couvrirent. Il fallait cependant que tout cela ait encore une forme. Lorsque ce n’était plus le cas et que le peigne devenait d’un secours relatif, la visite chez le coiffeur s’imposait. A la longue, c’est ainsi que je rattrapai les années de retard que j’avais sur mes copains pour embrasser le mouvement capillaire de l’époque. Je n’en ai pratiquement aucune photo. Les smartphones – encore une fois – n’existaient pas et si j’avais bien un petit instamatic, j’étais celui qui photographiait les autres sans imaginer un instant qu’il soit possible de retourner l’objectif vers moi pour ce que l’on appellerait un selfie une génération après. Me voilà ainsi forcé d’espérer que le lecteur de ces lignes croira sur parole que j’eus les cheveux longs jusqu’au début de l’âge adulte et qu’une rechute au milieu de la trentaine me rapprocha même un moment du catogan.

On a les rébellions qu’on peut. Je confesse les miennes. Il est permis et même recommandé d’en rire. Je ressens une forme de tendresse à raconter tout cela. C’était il y a longtemps. Les ciseaux ont repris depuis lors le contrôle de mes cheveux, lesquels virent doucement au poivre et sel, le sel l’emportant même bientôt sur le poivre. Une amie me racontait il y a quelques mois combien elle n’aimait pas la coiffure commune aux amis adolescents de son fils et des miens. « Ils ont tous des têtes de brocolis », me disait-elle. Le souvenir courroucé de ma grand-tante un demi-siècle avant me revint et je ne pus réprimer un sourire. Chaque époque a sa mode et ses moments plus ou moins heureux d’émancipation capillaire. Mes fils ont la coiffure qu’ils veulent. C’est leur liberté. Et surtout, rien n’est au fond jamais écrit. Je me souviens ainsi que, la retraite venue après 40 ans d’enseignement face à ses élèves de lycée, mon père se laissa pousser la barbe, mais aussi et surtout les cheveux. Finie la coupe en brosse. Il était allé au bout de son mai 1968 à lui. Secrètement, j’avais trouvé cela chouette. Il n’eut pas le temps de connaître les smartphones si chers à ses petits-enfants, mais il s’était affranchi des ciseaux. Il s’était dit à raison que la liberté fait du bien et qu’elle n’appartenait qu’à lui, qu’à nous.

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