
Il y a deux semaines, la publication sur mon blog d’un petit texte intitulé Ceux qui partaient a entraîné de la part d’un ami lecteur une interrogation attendrie sur le grand-oncle bigouden auquel j’adressais des cartes postales à chacun de mes voyages. Qui était-il, cet homme qui visitait le monde par procuration avec moi et comment m’était venue cette idée de lui écrire depuis des destinations lointaines ? La question m’a touché car l’homme, ce grand-oncle, m’était cher. Son souvenir ne m’a jamais quitté. Il s’appelait Louis Le Roux. Dans nos fêtes de famille, lorsque l’on passait joyeusement du français au breton, il devenait Louis Rouz. Pour moi, il était tout simplement Tonton Louis. Il vivait à Loctudy. Je le voyais l’été, souvent, et un peu plus rarement l’hiver. D’un coup de vélo, depuis le petit verger où nous campions chaque mois de juillet, je venais lui rendre visite. Je savais où le trouver, au bout de son jardin, binant ses légumes ou arrosant ses plantes. Il m’accueillait d’un grand sourire. J’avais parfois l’impression qu’il m’attendait. Il me parlait doucement. Il habitait à Corn Lan Ar Bleis (le coin du loup, en breton). De loup, il n’y en avait pourtant aucun. Avec Tonton Louis, le dialogue était doux, sage et teinté d’humour. Il me racontait les fleurs, la terre, le soleil, la pluie, la vie finalement.
Dans un jardin ou un potager, à l’âge de l’enfance, on apprend tellement. J’observais Tonton Louis autant que je l’écoutais. Il avait le geste juste et les mots choisis. On parlait des oiseaux, de la nature, des temps anciens, des gens qu’il avait connus et aimés, de sa vie d’ancien chef cantonnier et de pompier volontaire à Loctudy. Son humilité était immense et sa bonté aussi. Nous remontions l’allée ensemble. Souvent, dans notre sillage trottait son petit chien Bobi. C’était le matin. L’après-midi parfois, je revenais. En juillet, c’était le Tour de France et, en bons Bretons, il était hors de question que nous manquions les grandes étapes de montagne sur la télévision en noir et blanc. Bobi s’installait au pied de la chaise de son maître et suivait la course avec nous. Après l’arrivée, nous commentions le résultat. Tonton Louis était un peu dur d’oreille et il arrivait que les explications, pour passionnées qu’elles étaient, soient légèrement sonores aussi. Je me souviens de l’étape du Tour 1975 lorsque Bernard Thévenet avait terrassé Eddy Merckx sur les pentes de Pra Loup. J’étais avec Tonton Louis et le moment était historique. Des décennies après, échangeant avec Thévenet en Allemagne, j’avais partagé ce souvenir, sa victoire dans le Tour vécue avec mon grand-oncle depuis le Pays Bigouden.
La sensibilité de Tonton Louis me bouleversait. Je me souviens de son visage baigné de discrètes larmes, au milieu d’une église, quelques semaines après le décès de son épouse, ma grand-tante. C’était à l’occasion d’un mariage où il était venu malgré son grand chagrin. Je crois bien que c’est ce jour-là que j’ai compris combien je m’attacherais à cet homme. Il était fort, digne et sincère. Il émanait de lui une rare humanité. Des choses tristes et des épreuves, il ne me parlait qu’à demi-mot, comme pour m’en protéger. Sur les passions et les rêves, il était bien plus disert. Tonton Louis était le frère de ma grand-mère. Il n’y avait entre eux qu’une année seulement. Il aimait à me rappeler qu’il était né le même jour que François Mitterrand. « François et moi, on est de la classe », disait-il. Le 10 mai 1981 avait compté pour lui. Malicieusement, je crois bien que je lui avais posté un jour depuis Paris une photo de Mitterrand. J’avais compris aussi, écoutant ses souvenirs, que l’un de ses regrets était de ne pas avoir pu voyager loin. « Dans le temps, on partait juste pour le service militaire et pour la guerre », m’avait-il dit. Un jour, pensant à cela, je lui ai envoyé une première carte postale. Cela lui avait fait plaisir. Une seconde carte était venue, puis une troisième et finalement beaucoup d’autres durant des années.
« Je suis connu dans le monde », assurait-il à mes parents pour dire son plaisir de ce lien épistolaire inédit. Mes images du monde avec les timbres colorés le faisaient voyager. J’ai écrit beaucoup de cartes dans ma jeunesse, mais je sais que c’est à Tonton Louis qu’elles faisaient le plus plaisir. Alors, en lui écrivant, je m’appliquais. Mes cartes rejoignaient sa boîte de souvenirs après un passage sur le buffet. L’âge adulte et la vie loin de la Bretagne avaient rendu mes visites à Loctudy moins fréquentes. J’avais des nouvelles cependant. Ma grand-mère m’en donnait. Elle adorait son frère. Comme lui, elle était un peu sourde et leurs dialogues étaient savoureux. Ils échangeaient ensemble et riaient aux éclats. Ils ne parlaient juste pas de la même chose, mais ils ne le savaient pas. Jamais mieux qu’eux deux illustrent à jamais dans ma mémoire les petits bonheurs des dialogues de sourds. Un jour de printemps, à quelques encablures de l’an 2000, un coup de pompe avait valu à Tonton Louis un séjour à l’Hôtel-Dieu de Pont l’Abbé. J’étais venu l’y visiter, sans cependant pouvoir lui parler tant il ronflait comme un sonneur. A ma grand-mère, passée juste après lorsqu’il se réveillait, il avait demandé où j’étais passé et si elle était descendue par la cheminée. Elle revenait de vacances, toute bronzée. Ils avaient beaucoup ri.
J’aime à me souvenir des joies et des sourires de ceux qui ont compté pour moi. J’aime à me souvenir aussi de ce qu’ils m’ont appris. J’étais un enfant docile, à livre ouvert devant la vie. J’avais tant envie d’apprendre en vérité. Je n’ai pas connu mes grands-pères et cela m’a manqué. Je sais aujourd’hui que Tonton Louis, le Tonton des cartes postales, était le plus proche de l’image du grand-père que je m’étais construite. Il aimait la transmission, le partage, les histoires d’avant. Vers les 18 ans, j’avais entrepris de construire mon arbre généalogique et j’étais venu en vélomoteur à Loctudy lui poser des tas de questions. Il en était tout heureux. Dans quelle commune aller, qui voir, où chercher ? Tonton Louis m’avait donné une foule d’informations avec des anecdotes drôles et imagées, comme celle sur un de nos ancêtres qui conduisait une charrette entre Tréméoc et l’Ile-Tudy. L’ancêtre était sympa et réputé, m’avait-il assuré, mais il avait parfois – expression hilarante apprise à l’occasion – « le nez dedans ». Nous avions tous les deux pouffé de rire. Il y avait en effet un petit côté Far West à imaginer un lointain parent conduisant une diligence bringuebalante en ayant poussé un poil de trop sur le lambig.
La vie a fait son œuvre et mon Tonton Louis est allé un jour rejoindre les étoiles. J’étais à Madrid. Quelques jours auparavant, je lui avais écrit une carte postale. J’ignorais qu’elle serait la dernière. Un appel de mes parents m’avait appris la triste nouvelle. Je ne pouvais me résoudre à ne pas être avec lui. J’avais appelé mon patron et je lui avais expliqué le lien unique qui m’unissait à ce grand-oncle breton. Emu, il m’avait pressé de filer. J’avais abrégé toutes mes réunions espagnoles, sauté dans un avion pour Paris et un train de nuit pour Quimper. J’étais arrivé à temps dans la belle église romane de Loctudy pour rejoindre notre famille. J’avais le cœur en peine et plein de gratitude aussi. Cela fait longtemps maintenant. Je n’ai rien oublié. Tout était tellement vrai, des histoires partagées avec bonheur jusqu’aux genoux douloureux annonçant le changement de temps. J’ai atteint désormais l’âge de savoir que mon Tonton Louis ne se trompait pas lorsque le vent tournait et que viendrait la pluie. Lorsque je voyage, je pense encore à lui. J’aimerais toujours lui écrire des cartes postales. L’adresse n’est juste plus la même. Elle est dans mon cœur, elle est là-haut. J’emmène Tonton Louis avec moi par la pensée, les souvenirs et une gratitude éternelle.





Ceux qui partaient
Ces derniers jours, une interrogation sur ce qu’il me reste de vie professionnelle m’a rendu triste. Ce n’est pas facile d’être un travailleur sénior, d’être perçu comme un coût et aussi comme un vieux. Je ne me sens pourtant pas vieux, mais je dois accepter que la perception des autres soit malheureusement différente. Par coïncidence, parce que je devais voyager vers les vallées pyrénéennes, j’ai eu le temps dans le bus, l’avion et le soir, seul à l’hôtel, de repenser à ce qu’a été ma vie. J’ai longtemps couru vers de multiples destinations, entre gares et aéroports. J’ai usé des tas de valises. J’avais toujours en tête des heures de départ et d’arrivée. J’avais aussi des collaborateurs qui, me voyant filer, se demandaient si j’arriverais à bon port. Comme une certaine poisse m’a toujours accompagné, ces souvenirs de voyage restent vifs et parfois mémorables. C’est une vie trépidante que j’ai menée et que j’ai aimée. J’en ai vu du pays, parcourant la France, l’Europe et le monde. Je n’ai jamais été lassé des découvertes, des gens rencontrés, des villes et des géographies nouvelles qui s’offraient à moi. J’y ai vu une chance formidable. Je crois que j’ai cultivé un esprit Tintin, filant vers la Syldavie ou la Bordurie comme vers l’aventure. Et comme je n’ai pas encore 77 ans, cet esprit demeure, envers et contre tout.
Tout n’était pas écrit ainsi. C’était même l’inverse. Longtemps, j’ai vu les autres partir. J’ai grandi dans le Finistère. Ma région était davantage celle vers laquelle on allait que celle dont on partait. Dans la famille, nous avions des oncles, tantes, cousins et cousines en Normandie, dans le Val de Loire, en Auvergne, en Alsace et à Paris. L’été venu, parfois aussi aux petites vacances, ils nous rendaient visite. C’était pour moi toujours une fête. Un jour cependant, il leur fallait partir, rentrer, retourner à leurs vies d’outre-Bretagne, nous laisser. Je me souviens de leur voiture devant notre maison, chargée de passagers, de victuailles et de souvenirs. Il fallait sourire, mais j’étais triste. Ils allaient me manquer. On s’embrassait. « A la prochaine fois », se disait-on. « Prudence », ajoutait ma grand-mère, comme pour se rassurer. Puis la voiture démarrait doucement, des mains s’agitant hors des fenêtres pour un dernier au revoir, avant de tourner au coin de notre rue et de disparaître de notre vue. Je revois encore la R16 bleue ciel de mon oncle d’Argentan et la R12 beige de mon grand-oncle de Blois prendre ainsi la route du retour. Je grimpais alors dans ma chambre et il me fallait un petit moment pour surmonter la tristesse. Je les imaginais traversant les paysages de France, heureux je l’espérais.
Je me disais qu’un jour peut-être, je prendrais moi aussi le chemin du monde. J’avais une soif de découverte. Mon père n’aimait pas la route. Pour lui, un périple de 400 kilomètres était un très grand voyage. Pourtant, il était de ceux qui parlaient le mieux des beautés du monde, que les destinations soient proches ou lointaines. Longtemps après ces années de jeunesse, lorsque je vivais en Californie et que la nouvelle d’un tremblement de terre était arrivée jusqu’en Bretagne, il m’avait demandé de lui décrire dans quel sens la secousse était intervenue. Je me souviens aussi de son émerveillement lorsque je m’étais rendu au phare des Capelinhos sur l’île açoréenne de Faial, là où un volcan était sorti de la mer à l’époque de ses études de géologie. Je lui ai souvent ramené de petites roches des coins par lesquels je passais. A un grand-oncle dans le Pays Bigouden qui m’avait avoué qu’il découvrait le monde par procuration avec moi, j’envoyais des cartes postales à chacun de mes voyages. J’avais vécu mes jeunes années avec les récits et les images des autres, observant mon petit globe terrestre pour les destinations lointaines et une vieille carte Michelin élimée pour les sorties hexagonales qui viendraient peut-être. C’était pour moi, devenu adulte, le moment de raconter et de partager.
Tout cela m’est revenu cette semaine. Ceux qui partaient, parce que je les aimais, m’avaient donné envie de voir la France et le monde. Je l’ai fait. Dans mon interrogation triste sur la vie incertaine de travailleur sénior, je me suis surpris à penser un instant que j’avais peut-être été un imposteur, que je n’avais pas mérité cette chance. Une petite marche vivifiante dans les rues d’Andorre-la-Vieille m’a remis quelque temps après l’esprit à l’endroit. Cette vie, je l’ai voulue, je l’ai construite et ce ne fut pas toujours simple. Je me suis rappelé aussi que si je l’ai vécue intensément, c’est que j’avais le goût des gens. Si l’on peut voyager seul, et ce fut souvent mon cas, aucune expérience n’est heureuse sans l’envie des autres. J’ai glissé cette part d’humanité, que je tiens de mes parents, dans ma vie de voyageur et de citoyen. C’est pour cela, travailleur sénior, puis retraité demain, que je continuerai, même si j’aime désormais autant revenir que partir. Le Finistère est mon ancre. Lorsque ma voiture quitte la maison de mon enfance et que je vois la silhouette de ma maman s’éloigner, une autre peine m’étreint. Sans doute est-ce cette peine qui étreignait aussi ceux qui partaient, à part que je ne le savais pas encore. Je l’ai compris depuis. Je n’ai pas à rougir de ce que ma vie a été. J’ai à la vivre pleinement.
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