
Je suis le petit-fils d’une garde-barrière. Les trains ont fait partie de ma vie et ils le restent. Je me souviens toujours du bruit de la locomotive à vapeur qui sortait du tunnel à quelques centaines de mètres de la maisonnette de ma grand-mère. Les murs tremblaient. J’ai le souvenir aussi des michelines jaunes et rouges, plus tranquilles et moins bruyantes, qui circulaient le long de la voie entre Brest et Quimper. Parfois, le conducteur actionnait joyeusement son klaxon pour nous saluer. J’avais appris à lui faire signe. Lorsque vint le temps de la retraite, ma grand-mère quitta la maisonnette – une grande peine pour moi – mais pas le monde des trains. Elle devint une digne retraitée des chemins de fer, pensionnaire régulière des maisons de vacances de la SNCF avec ses bonnes copines, cheminotes comme elle, et lectrice attentive de La Vie du rail. Lorsque je me rendais chez elle, il m’arrivait de lui chiper son magazine. C’était les années 1970, sans doute aussi le début des années 1980. Le TGV arrivait, mais notre monde était encore celui des petites lignes et des petits trains. J’aimais les photos, les récits, l’histoire. J’étais trop jeune alors pour comprendre que les petites lignes vivaient leurs dernières belles années et que le monde des trains qu’enfant, j’avais tant aimé, changerait bientôt.
Cinquante années et plus après, me voilà, à plus de 1000 kilomètres de la maisonnette de garde-barrière de Quimerc’h, pédalant sur une ancienne voie de chemin de fer entre l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg. Cette voie s’appelle la Vennbahn (en allemand, la ligne de chemin de fer des Fagnes). Elle relie Aix-la-Chapelle à Troisvierges au Luxembourg. C’est l’une des plus belles voies vertes d’Europe, serpentant entre l’Eifel et l’Ardenne. C’est aussi l’une des plus longues car elle totalise 125 kilomètres. J’en suis devenu accro il y a près de 20 ans. Tous les ans, vers Pâques, je prends trois jours pour venir pédaler seul. Je mets mes vieilles jambes au défi. Depuis Waimes, au milieu du parcours, je pédale un jour vers l’Allemagne et le lendemain vers le Grand-Duché. J’ajoute souvent un petit entrainement, histoire de me mettre en condition, empruntant une autre ancienne voie de chemin de fer vers Stavelot et Trois-Ponts, lieux historiques de la course Liège-Bastogne-Liège. Ce week-end qui s’achève aura été celui de mon rendez-vous annuel sur la Vennbahn. J’ai couvert 280 kilomètres et passé 16 heures sur mon vélo. Je suis un peu fourbu car je n’ai à l’évidence plus l’âge de pédaler comme Pogačar, mais le bonheur est là, conjuguant mon amour de la petite reine à mes souvenirs d’enfance.
Par-là passait un train. C’est ce que je me dis chaque printemps lorsque, ému, je m’élance, scrutant les traces du passé, entre quelques vieilles gares allemandes et belges retapées avec des fortunes diverses, et les viaducs et ponts de pierre d’un temps bien lointain. Quelques kilomètres de rail demeurent, en parallèle de la piste. Les herbes et la mousse ont recouvert les traverses. J’ai l’impression pourtant d’en sentir toujours l’odeur, celle de l’huile de goudron que l’on utilisait pour protéger le bois de la pourriture. Cela fait pourtant des décennies que plus aucun train n’est passé par là. Je ne sais si c’est mon esprit qui me joue un tour, emporté qu’il est par la nostalgie, ou si cette huile demeure par-delà des tas d’années jusqu’à aujourd’hui. J’aperçois aussi quelques wagons bien rouillés, des postes d’aiguillage hors d’âge, des poteaux de signalisation dans leur jus. La végétation a poussé entre les rails, les arbustes parfois aussi. Cela fait un peu décati, mais ce paysage m’émeut. Ces souvenirs, même loin de la voie Quimper-Brest de mon enfance, sont les miens. Ils racontent une histoire industrielle, ferroviaire, humaine. Et sur le tracé de la Vennbahn, ils portent aussi la mémoire des querelles de frontière, des guerres, des drames et la force d’une paix que l’Europe unie est venue conforter.
Ce sont ces sentiments mêlés qui m’ont rendu la Vennbahn attachante. Je viens à Waimes comme à un pèlerinage. J’y viens aussi pour la promesse du printemps. Le temps de Pâques est celui de l’espérance. Sur mon vélo, je la ressens puissamment. Il y a dans les forêts, les tourbières et les prairies les couleurs tendres et fragiles du début avril. Je pédale le cœur en joie, m’émerveillant chaque année des mêmes choses, des jonquilles sauvages le long de la piste, des premiers chants des oiseaux, de la musique du vent, de l’odeur de la terre que j’avais oubliée. J’aime les tourbières des Fagnes et les forêts de l’Our, le nord et le sud. En 125 kilomètres, une diversité de paysages défile. Je m’arrête parfois, le temps d’une pause pour vivre l’instant, l’immortaliser, l’emporter quelque part avec moi. Sur la piste, je ne croise pas grand monde. C’est trop tôt. Les touristes viendront plus tard. Je dois être l’un des premiers de la saison. Suis-je encore un touriste d’ailleurs, à force de revenir chaque printemps ? Guten Morgen, bonjour, je n’oublie pas de saluer ceux que je croise. A Roetgen et à Lammersdorf, il se trouve toujours une bonne Konditorei pour me sauver de la fringale, la fameuse « sorcière aux dents vertes ». Et à Troisvierges, une pizzeria où tout le monde parle portugais est devenue mon refuge.
Des Vennbahn, il en faudrait beaucoup. Le temps des petites lignes de chemin de fer ne reviendra pas. Mais les tracés de ces lignes demeurent dans le paysage de nos régions et nos pays, même lorsque la végétation prend le dessus. Ils lient des villes, des paysages, des histoires. Des volontés existent souvent pour que ce passé ne s’efface pas. Le chemin de fer a tant fait pour l’essor industriel de l’Europe. Et si l’on faisait revivre ces voies et ces histoires oubliées par le vélo, par les pistes que l’on y créerait et que l’on relierait entre elles à l’échelle de l’Europe ? Le bonheur de pédaler sur la Vennbahn, c’est de ne croiser aucune voiture, de ne rien craindre, de voir la nature de tous les côtés, par toutes les saisons, en sécurité. C’est vrai sur d’autres pistes sûrement aussi et cela le serait davantage encore si un effort européen de réhabilitation des anciennes voies de chemin de fer était entrepris. Le vélo est bien plus qu’un sport ou un mode de déplacement, c’est un art de vivre. Des petites roues, des tous premiers mètres d’un enfant jusqu’au confort prolongé de l’assistance électrique, il rassemble les générations, il unit. Chaque année, lorsque je quitte tristement la Vennbahn pour retrouver la ville, me promettant de revenir vite, je me dis qu’il y a là sûrement quelque chose à imaginer qui soit de l’ordre du bonheur.




Le Tonton des cartes postales
Il y a deux semaines, la publication sur mon blog d’un petit texte intitulé Ceux qui partaient a entraîné de la part d’un ami lecteur une interrogation attendrie sur le grand-oncle bigouden auquel j’adressais des cartes postales à chacun de mes voyages. Qui était-il, cet homme qui visitait le monde par procuration avec moi et comment m’était venue cette idée de lui écrire depuis des destinations lointaines ? La question m’a touché car l’homme, ce grand-oncle, m’était cher. Son souvenir ne m’a jamais quitté. Il s’appelait Louis Le Roux. Dans nos fêtes de famille, lorsque l’on passait joyeusement du français au breton, il devenait Louis Rouz. Pour moi, il était tout simplement Tonton Louis. Il vivait à Loctudy. Je le voyais l’été, souvent, et un peu plus rarement l’hiver. D’un coup de vélo, depuis le petit verger où nous campions chaque mois de juillet, je venais lui rendre visite. Je savais où le trouver, au bout de son jardin, binant ses légumes ou arrosant ses plantes. Il m’accueillait d’un grand sourire. J’avais parfois l’impression qu’il m’attendait. Il me parlait doucement. Il habitait à Corn Lan Ar Bleis (le coin du loup, en breton). De loup, il n’y en avait pourtant aucun. Avec Tonton Louis, le dialogue était doux, sage et teinté d’humour. Il me racontait les fleurs, la terre, le soleil, la pluie, la vie finalement.
Dans un jardin ou un potager, à l’âge de l’enfance, on apprend tellement. J’observais Tonton Louis autant que je l’écoutais. Il avait le geste juste et les mots choisis. On parlait des oiseaux, de la nature, des temps anciens, des gens qu’il avait connus et aimés, de sa vie d’ancien chef cantonnier et de pompier volontaire à Loctudy. Son humilité était immense et sa bonté aussi. Nous remontions l’allée ensemble. Souvent, dans notre sillage trottait son petit chien Bobi. C’était le matin. L’après-midi parfois, je revenais. En juillet, c’était le Tour de France et, en bons Bretons, il était hors de question que nous manquions les grandes étapes de montagne sur la télévision en noir et blanc. Bobi s’installait au pied de la chaise de son maître et suivait la course avec nous. Après l’arrivée, nous commentions le résultat. Tonton Louis était un peu dur d’oreille et il arrivait que les explications, pour passionnées qu’elles étaient, soient légèrement sonores aussi. Je me souviens de l’étape du Tour 1975 lorsque Bernard Thévenet avait terrassé Eddy Merckx sur les pentes de Pra Loup. J’étais avec Tonton Louis et le moment était historique. Des décennies après, échangeant avec Thévenet en Allemagne, j’avais partagé ce souvenir, sa victoire dans le Tour vécue avec mon grand-oncle depuis le Pays Bigouden.
La sensibilité de Tonton Louis me bouleversait. Je me souviens de son visage baigné de discrètes larmes, au milieu d’une église, quelques semaines après le décès de son épouse, ma grand-tante. C’était à l’occasion d’un mariage où il était venu malgré son grand chagrin. Je crois bien que c’est ce jour-là que j’ai compris combien je m’attacherais à cet homme. Il était fort, digne et sincère. Il émanait de lui une rare humanité. Des choses tristes et des épreuves, il ne me parlait qu’à demi-mot, comme pour m’en protéger. Sur les passions et les rêves, il était bien plus disert. Tonton Louis était le frère de ma grand-mère. Il n’y avait entre eux qu’une année seulement. Il aimait à me rappeler qu’il était né le même jour que François Mitterrand. « François et moi, on est de la classe », disait-il. Le 10 mai 1981 avait compté pour lui. Malicieusement, je crois bien que je lui avais posté un jour depuis Paris une photo de Mitterrand. J’avais compris aussi, écoutant ses souvenirs, que l’un de ses regrets était de ne pas avoir pu voyager loin. « Dans le temps, on partait juste pour le service militaire et pour la guerre », m’avait-il dit. Un jour, pensant à cela, je lui ai envoyé une première carte postale. Cela lui avait fait plaisir. Une seconde carte était venue, puis une troisième et finalement beaucoup d’autres durant des années.
« Je suis connu dans le monde », assurait-il à mes parents pour dire son plaisir de ce lien épistolaire inédit. Mes images du monde avec les timbres colorés le faisaient voyager. J’ai écrit beaucoup de cartes dans ma jeunesse, mais je sais que c’est à Tonton Louis qu’elles faisaient le plus plaisir. Alors, en lui écrivant, je m’appliquais. Mes cartes rejoignaient sa boîte de souvenirs après un passage sur le buffet. L’âge adulte et la vie loin de la Bretagne avaient rendu mes visites à Loctudy moins fréquentes. J’avais des nouvelles cependant. Ma grand-mère m’en donnait. Elle adorait son frère. Comme lui, elle était un peu sourde et leurs dialogues étaient savoureux. Ils échangeaient ensemble et riaient aux éclats. Ils ne parlaient juste pas de la même chose, mais ils ne le savaient pas. Jamais mieux qu’eux deux illustrent à jamais dans ma mémoire les petits bonheurs des dialogues de sourds. Un jour de printemps, à quelques encablures de l’an 2000, un coup de pompe avait valu à Tonton Louis un séjour à l’Hôtel-Dieu de Pont l’Abbé. J’étais venu l’y visiter, sans cependant pouvoir lui parler tant il ronflait comme un sonneur. A ma grand-mère, passée juste après lorsqu’il se réveillait, il avait demandé où j’étais passé et si elle était descendue par la cheminée. Elle revenait de vacances, toute bronzée. Ils avaient beaucoup ri.
J’aime à me souvenir des joies et des sourires de ceux qui ont compté pour moi. J’aime à me souvenir aussi de ce qu’ils m’ont appris. J’étais un enfant docile, à livre ouvert devant la vie. J’avais tant envie d’apprendre en vérité. Je n’ai pas connu mes grands-pères et cela m’a manqué. Je sais aujourd’hui que Tonton Louis, le Tonton des cartes postales, était le plus proche de l’image du grand-père que je m’étais construite. Il aimait la transmission, le partage, les histoires d’avant. Vers les 18 ans, j’avais entrepris de construire mon arbre généalogique et j’étais venu en vélomoteur à Loctudy lui poser des tas de questions. Il en était tout heureux. Dans quelle commune aller, qui voir, où chercher ? Tonton Louis m’avait donné une foule d’informations avec des anecdotes drôles et imagées, comme celle sur un de nos ancêtres qui conduisait une charrette entre Tréméoc et l’Ile-Tudy. L’ancêtre était sympa et réputé, m’avait-il assuré, mais il avait parfois – expression hilarante apprise à l’occasion – « le nez dedans ». Nous avions tous les deux pouffé de rire. Il y avait en effet un petit côté Far West à imaginer un lointain parent conduisant une diligence bringuebalante en ayant poussé un poil de trop sur le lambig.
La vie a fait son œuvre et mon Tonton Louis est allé un jour rejoindre les étoiles. J’étais à Madrid. Quelques jours auparavant, je lui avais écrit une carte postale. J’ignorais qu’elle serait la dernière. Un appel de mes parents m’avait appris la triste nouvelle. Je ne pouvais me résoudre à ne pas être avec lui. J’avais appelé mon patron et je lui avais expliqué le lien unique qui m’unissait à ce grand-oncle breton. Emu, il m’avait pressé de filer. J’avais abrégé toutes mes réunions espagnoles, sauté dans un avion pour Paris et un train de nuit pour Quimper. J’étais arrivé à temps dans la belle église romane de Loctudy pour rejoindre notre famille. J’avais le cœur en peine et plein de gratitude aussi. Cela fait longtemps maintenant. Je n’ai rien oublié. Tout était tellement vrai, des histoires partagées avec bonheur jusqu’aux genoux douloureux annonçant le changement de temps. J’ai atteint désormais l’âge de savoir que mon Tonton Louis ne se trompait pas lorsque le vent tournait et que viendrait la pluie. Lorsque je voyage, je pense encore à lui. J’aimerais toujours lui écrire des cartes postales. L’adresse n’est juste plus la même. Elle est dans mon cœur, elle est là-haut. J’emmène Tonton Louis avec moi par la pensée, les souvenirs et une gratitude éternelle.