
Depuis plusieurs jours, il fait un temps resplendissant à Bruxelles. Un ciel bleu, pas de nuages ou si peu, c’est comme si l’été avait décidé de jouer les prolongations. Cela me rappelle ma lointaine jeunesse et Joe Dassin avec sa chanson L’été indien. Mes bermudas restent d’actualité et je m’en réjouis. Je ne souhaitais pas les ranger trop tôt. J’ai envie d’étirer la saison le plus longtemps possible, sachant qu’un jour, il faudra bien que l’automne belge nous rattrape. J’aime ce moment où tout reste encore possible, entre soleil et peut-être même un peu de chaleur, alors que l’été a officiellement pris fin. Le matin, j’accompagne mes enfants au bus pour l’école. C’est tôt, il fait un peu frais, mais sans plus. Le retour de l’école solde le temps des vacances, mais pas l’esprit de l’été. Peut-être est-il difficile en effet de travailler lorsque la lumière d’une belle journée s’aperçoit depuis la salle de classe. Depuis mon petit bureau sous les toits, je regarde les grands arbres qui me font face. Dans le parc près de ma maison, les marrons ont commencé à tomber, mais les feuilles ne s’en vont pas encore. Elles restent d’un vert ferme pour quelques semaines. C’est à l’approche d’Halloween que l’orange et le jaune viendront, et la pluie avec eux. Il nous reste un mois de répit.
Cela fait plus de trois semaines que nous avons retrouvé la maison. C’était un dimanche soir, notre voiture prenait le dernier virage au bout de la longue route pour venir se ranger sagement devant chez nous. La veille, nous étions encore à l’Ile-Tudy. Chaque année, le passage de l’Ile-Tudy à Bruxelles, de la mer à la ville, me surprend. Le bonheur de trois semaines auprès de l’océan prend fin, tardivement, comme si nous repoussions l’échéance. Nous sommes sur la plage pour le dernier bain, la dernière partie de ballon, le dernier coup de pagaie, et puis tout d’un coup vient le moment d’ouvrir les valises, de les remplir, de vider les placards et de faire provision de nos souvenirs. Le lendemain commence la route du retour. Le panneau de l’Ile-Tudy s’éloigne dans le rétroviseur. Au fond de la voiture, il y a toujours quelques larmes. Revenir d’une traite en Belgique est trop dur. Il reste le dernier déjeuner de crêpes avec Mamie, le moment de l’embrasser, la peine de la voir nous faire signe comme chaque fin de mois d’août depuis la pelouse de la crêperie. La voiture roule vers la Manche ou le Calvados, étape ultime du périple. Une musique douce nous accompagne. Elle a des accents de nostalgie. Les regards se perdent dans le paysage. La Normandie est belle et nous console.
L’année dernière, c’était Honfleur et aussi Villerville, un bonheur pour l’amoureux de Un singe en hiver que je suis. Cette année, ce fut Port-en-Bessin et Le Havre. Il nous faut voir quelque chose, un lieu, une plage, la mer, encore la mer avant de rentrer. Sur la route du retour, j’espère que septembre sera doux, que l’automne ne nous attendra pas trop tôt. Généralement, mon vœu est exaucé. Il est arrivé parfois aussi qu’il ne le soit pas vraiment. Mon ciré jaune de breton est là au cas où, dans l’entrée, lorsque je pousse la porte du retour. Je le préfère cependant en novembre, quand les feuilles jonchent le sol et que le deuil des beaux jours est fait. Il n’y a alors plus de regrets. Mais l’été, cette année, est encore là et c’est finalement le miracle. A l’Ile-Tudy, les marées d’équinoxe sont passées et les photos que j’aperçois sur les réseaux sociaux montrent quelques voiliers au large et quelques baigneurs dans les flots aussi. J’ai fait un saut dans le nord du Finistère la semaine passée. Les touristes étaient partis, mais pas le soleil. A Brignogan, j’ai eu la plage pour moi tout seul lors de mes marches du soir. Au restaurant, il restait une petite saveur des vacances.
C’est toujours comme cela quand s’en va l’été. Il y a ces derniers petits signes auxquels on se raccroche. La canicule est lointaine et on a si vite oublié combien la pluie redoutée fut, un temps, tellement espérée. J’ai juste rapproché les fauteuils de jardin d’un abri, des fois qu’elle vienne vraiment et qu’il faille détaler au plus vite. Je vais au jardin en fin d’après-midi, un mug de thé fumant et un bon polar en main. Ce furent d’abord les aventures du Commissaire Dupin, en français et en allemand. Ce sont désormais celles de Mary Lester. Jean-Luc Bannalec – ou plutôt Jörg Bong – et Jean Failler accompagnent ma fin d’été, pour l’un du côté de l’Aven, pour l’autre sur la Côte des Légendes. Depuis mon jardin, je me dis qu’il faudra que j’aille à L’Amiral à Concarneau manger la fameuse entrecôte grillée du Commissaire Dupin et qu’à Quimper, je retourne faire un petit tour Venelle du Paint-Cuit, là où vit Mary Lester et où je passais à l’âge du lycée. Ce sont mes bonnes résolutions de l’automne. Concarneau, Quimper, la Bretagne reviendra. Ce sera à la fin du mois d’octobre. D’ici là, j’ai envie de profiter des derniers beaux jours. Ce soir, je ferai près de chez nous la première séance de dédicaces de mon livre. J’en suis tout ému. Ce n’est pas rien. Le soleil m’accompagnera.
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Les dunes de l’Aber
C’est l’été et je cours au bord de la mer. Cela a commencé en Galice à la fin du mois de juillet et l’effort se poursuit désormais à l’Ile-Tudy et à Sainte-Marine. L’effort est d’ailleurs un bien grand mot tant le plaisir de courir dans l’air marin est là. C’est un bonheur que je retrouve chaque année et dont je ne me lasserai jamais. J’aime la douceur du vent, le soleil qui vient et les flagrances enivrantes des plantes et des fleurs qui poussent dans les dunes. J’éprouve un sentiment de sérénité, rassurant et enveloppant. J’ai arpenté pas mal de chemins marins dans ma vie, mais ce sentiment-là me ramène toujours vers un coin cher à mon enfance, la plage où nous allions en famille lorsqu’arrivait le mois d’août : l’Aber, dans la presqu’île de Crozon. De Quimerc’h, notre village, il y avait une trentaine de kilomètres. Nous passions par Rosnoën, le pont de Terenez, Tal-ar-Groas, avant d’amorcer la descente vers une étendue de sable qui, à marée basse, me paraissait aussi infinie qu’irréelle. Il y avait une île à gauche de la plage avec des ruines de fortifications qui faisaient naître dans mon esprit d’irrésistibles rêves de châteaux. Avec les cousins de mon âge, nous nous y étions parfois aventurés, dans un esprit de Club des Cinq, au risque parfois de quelques éraflures et piqûres de chardons. C’était le prix de l’héroïsme estival et enfantin.
Pour aller jusqu’à l’île, nous remontions la plage. De là me vient ce souvenir puissant des flagrances des plantes et des fleurs des dunes. Tout me paraissait immense : les lieux, la mer, le soleil, nos passions et nos rires. Lorsque la mer se retirait, il fallait marcher loin pour la retrouver. Nous remplissions des seaux de petits coquillages trouvés dans le sable que nous ne mangerions jamais. Nous les rendions à l’océan au moment de partir. Et lorsque la mer montait, nos modestes châteaux de sable ne résistaient guère aux rouleaux de la Baie de Douarnenez. Ce furent des années durant des bains vivifiants. Nous ne nagions pas vraiment, nous sautions dans les vagues, plongions à travers elles, tout heureux d’apparaître de l’autre côté sans savoir qu’une autre vague nous ramasserait juste après et nous ferait glisser vers le rivage. La plage n’était pas surveillée et nous étions attentifs, instruits par nos parents de rester prudents. Un jour, j’eus la grande peine de voir s’envoler le bateau gonflable précieusement gagné dans une station-service Fina. Il fila, poussé par un coup de vent soudain, et je n’eus pas la force de nager après lui. C’eut été dangereux. Je le voyais partir devant moi, dans ses couleurs bleues, rouges et blanches, sans pilote. Je l’ai longtemps imaginé en route vers l’Amérique.
La plage de l’Aber a été mon théâtre d’été joyeux. C’est à l’Aber que j’ai appris à jouer au volley. C’est aussi à l’Aber que j’ai appris à jouer à la pétanque, avec des boules certes plastifiées, mais un authentique cochonnet dont nous n’étions pas peu fiers. Je n’étais brillant ni au volley ni à la pétanque, mais l’important était de participer. Gagner n’avait pas grand sens, rire en avait beaucoup plus. Il m’arrivait aussi d’aller fureter dans la dune seul, lorsque les adultes s’étaient assoupis. J’allais à travers les sentiers que je connaissais vers le petit ruisseau qui se jetait dans la mer à la hauteur de l’île, l’esprit et l’imagination en éveil. Ces promenades improvisées me ravissaient et elles duraient parfois un petit temps. Je revenais souvent avec une petite pierre, un petit galet, quelque chose à montrer tel un trophée. Mes escapades contemplatives étaient pardonnées. Sur la plage, le bonheur l’emportait sur l’autorité. Il y avait dans notre petit groupe familial trois générations, dont un grand-oncle qui mettait autant d’attention à montrer qu’il excellait dans les vagues qu’à ne pas y perdre ses lunettes. Il y avait aussi les oncles et les tantes, les sportifs avec les ballons et ceux qui préféraient les serviettes d’éponge et le bain de soleil. Et les cousins qui n’attendaient que le signe de jouer jusqu’à la fin du jour.
Ces souvenirs ont une bonne cinquantaine d’années désormais. Certains acteurs de la plage ne sont plus là, mais j’aime les retrouver en écrivant ces lignes et en pensant à eux. Avec les cousins, nous avons ces souvenirs en commun. Il y a des lieux qui sont à jamais des repères dans une vie et l’Aber a cette force pour moi. A tel point d’ailleurs que j’y associe le souvenir d’une grande-tante qui, pourtant, ne s’y rendait jamais. Elle n’aimait pas trop la mer. Elle nous attendait au retour à Quimerc’h, curieuse de savoir ce que nous y avions fait, en bien et certainement un peu en cachette aussi. Elle attendait nos réponses l’air sérieux, une tapette à mouche à la main, aplatissant sans merci sur la toile cirée le malheureux volatile qui passait en cours de conversation avant de l’expédier d’un brillant revers à destination du sol déjà encombré par d’autres insectes passés à trépas. La tante n’aimait pas les mouches. Il fallait éviter de se prendre les cheveux dans le ruban collant suspendu au plafond en quittant sa cuisine. Mais elle nous faisait rire, un peu parce qu’elle en avait envie et plus souvent aussi malgré elle. Elle nous parlait abondamment de sa plantation d’échalotes en haut du jardin, son pendant estival de nos aventures à l’Aber. Et comme la tante avait du charisme, toute la famille parlait d’échalotes.
Je n’ai pas encore été à l’Aber cet été. Il me reste deux semaines. Sur la plage vivent mes souvenirs. J’ai besoin de les retrouver. Les dunes de l’Aber ont été pour moi bien plus que des dunes. Elles ont été un passage, un éveil, une transmission, une expérience pour longtemps et finalement pour toute une vie. Il m’est arrivé d’y emmener mes enfants lorsqu’ils étaient plus jeunes, visitant le Finistère d’une pointe et d’un cap à l’autre. Sans doute est-ce parce qu’ils étaient trop jeunes que je ne leur ai pas encore tout raconté de ce que ce lieu signifie pour moi. La photographie de la page de couverture de mon blog les y montre pourtant, courant après un ballon. Marcos avait 7 ans et Pablo 5 ans. C’était une fin octobre, c’était joli, mais le plus beau ciel de l’Aber, c’est celui du mois d’août, lorsque les couleurs violettes du soir annoncent les dernières semaines de l’été, celles que j’ai toujours trouvées les plus belles. Je devrai leur raconter tout cela. J’ai un rêve, un espoir : que la crise climatique n’abime pas l’Aber, que la cupidité immobilière ne vienne pas souiller un paysage merveilleux et que cet espace unique qui habite tendrement mes souvenirs et mes rêves depuis tant d’années demeure pour les générations à venir. La beauté fait la force des images et des histoires que je veux partager.
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