
Tous les matins, j’accompagne mes enfants au bus scolaire. Je ne sais plus vraiment pourquoi j’ai pris cette habitude. Ils sont grands désormais et n’ont plus besoin de moi pour les 200 mètres séparant notre maison du bus. J’aime malgré tout ce moment, par tous les temps et toutes les saisons. Je crois qu’ils l’aiment aussi. Nous échangeons quelques mots. J’y vais de mes encouragements et mes conseils. Je vois ma petite équipe grimper les quelques marches vers les places du fond, retrouver les amis du quartier, chahuter peut-être un peu aussi. Un petit signe au chauffeur, que j’entends parfois depuis la rue commenter les résultats du football avec Pablo, puis je vois le bus s’en aller silencieusement (moteur électrique) vers l’école. C’est à ce moment-là, curieusement, que j’ai l’impression que ma journée de travail commence. Ce trajet sur le trottoir ixellois, nous le ferons demain encore, puis viendra le temps béni des grandes vacances. Ce matin, en chemin vers le bus, Pablo m’a avoué qu’il avait eu longtemps l’impression que les grandes vacances étaient lointaines, presque inatteignables, et il était désormais surpris qu’elles soient là, à portée de jours. L’année scolaire était comme une grande traversée pour lui, depuis les vacances de l’an dernier jusqu’à celles qui arrivent enfin.
Ce moment de l’année m’émeut toujours. J’ai la religion des salles de classe, de l’apprentissage du savoir, de la collectivité humaine que constitue l’école. Le silence viendra dans les cours de récréation pour deux bons mois. Les livres seront rangés et les ballons aussi. Les souvenirs s’écriront momentanément ailleurs et se raconteront en septembre. Ce soir, les sacs reviendront chargés de cahiers et livres sortis des casiers. Il faudra ranger un peu avant de partir. Mais les mêmes sacs n’étaient pas partis vides ce matin. Ici ou là dépassait le haut d’un paquet de chips ou de bonbons. A vrai dire, je n’étais guère surpris car j’étais le complice que l’on avait chargé il y a quelques jours de faire les emplettes de fin d’année. Tu apportais quoi avant les vacances, m’avaient demandé mes enfants, pensant à mes jeunes années quimpéroises. La vérité est que je n’apportais rien, non parce que j’aurais été chiche ou bégueule, mais parce que cela ne se faisait pas alors. La fête des grandes vacances, nous l’improvisions entre quelques copains loin de l’école, dans nos jardins ou sur le bord d’une plage. A l’école, nous rendions nos livres scolaires. Les professeurs levaient le pied et venaient parfois jouer au foot avec nous. Cela sentait l’été. La cloche sonnait une dernière fois et nous partions heureux.
Le temps a passé depuis la fin de mes années d’élève. Au Collège La Tour d’Auvergne de Quimper, nous avions une belle tradition. C’était la fête de fin d’année dans une salle toute en bois dotée d’une jolie scène. Durant deux ou trois heures, pour les 6èmes et les 5èmes, puis le 4ème et les 3èmes, et enfin pour les parents et les professeurs, nous jouions de la musique, chantions, dansions. Il y avait aussi des pièces de théâtre, répétées des mois durant sous la conduite de Madame Le Berre, une professeure de français charismatique qui avait su nous passionner. J’ai appris le théâtre grâce à elle, autant à le jouer qu’à l’aimer. Je me suis retrouvé ainsi plusieurs fins de mois de juin sur scène dans des rôles divers, tragiques ou comiques, avec mes amis actrices et acteurs en herbe face à des centaines de spectateurs. J’en garde un souvenir ébloui. J’adorais entendre la salle, plongée dans l’obscurité, rire ou frémir. Rien n’était gagné. Il fallait se souvenir du texte, se concentrer, parler clair. Sur cette scène, j’ai joué un fantôme, un muet (génial pour les textes à apprendre), un cycliste (au risque de basculer à vélo vers le premier rang). Dans une pièce de Molière, ma partenaire m’avait repoussé un jour si brusquement que j’étais passé par-dessus bord en roulant avec fracas dans l’escalier menant aux coulisses.
Il n’y avait juste pas de chips. Le Coca-Cola était rare. Nos boissons de l’époque s’appelaient Banga et Fruité. Les jours étaient longs et je m’émerveillais que la nuit n’arrive que vers 23 heures. Je me souviens des collègues enseignants de mes parents qui passaient chez nous prendre le verre des vacances. Nous allions aussi chez eux. C’était doux et joyeux. L’année était finie et l’air était léger. Ils riaient beaucoup. Un soir d’il y a plus de 50 ans, mon père nous avaient emmenés vers le Pays Bigouden. L’expédition n’était distante que d’une trentaine de kilomètres, mais elle était mystérieuse. Quelque part à proximité d’une chapelle en ruine, les professeurs de dessin et de travail manuel avaient décidé d’aller camper avec une classe. Nous avions roulé un peu à la recherche du lieu. C’était à Plovan, à la chapelle de Languivoa. Un petit feu brûlait et les tentes canadiennes étaient montées autour. Le professeur de dessin ressemblait à Jésus Christ et le professeur de travail manuel, que tout le monde – même les élèves – appelait Jean Mich’ s’affairait, hilare, auprès des grillades. C’est à Languivoa que j’ai mangé ma première saucisse grillée. Une guitare était sortie. Tout le monde avait chanté. Le soleil s’était couché sur les ruines. Dans le lointain, on entendait le bruit de l’océan.
Mon père avait un ami qui enseignait le français. Il avait raconté un soir de fin d’année la conclusion hilarante d’une rédaction sur les vacances. Son élève narrait le dernier trajet du bus scolaire de Quimper vers Bénodet. Cela avait donné quelque chose comme ceci, non sans bretonnisme d’ailleurs : « le car Le Moigne remontait la côte du Moulin du Pont, tout son derrière ouvert avec lui (comprendre : le coffre n’était pas fermé). C’était les vacances ». Cette joie de la fin de l’année est intemporelle. Elle traverse les époques. Elle a sa belle part de libération et sans doute aussi son petit pincement au cœur, lorsqu’il s’agit de dire au revoir pour deux mois aux copains. C’est si bon, finalement, et cela construit de grandes histoires qui vivront longtemps. Demain matin, je suis sûr que le « derrière » du bus scolaire bruxellois ne sera pas ouvert, mais que l’esprit des grandes vacances sera présent, comme il y a des tas d’années dans la côte du Moulin du Pont. Je glisserai mes derniers conseils. Il n’y aura plus d’évaluations ou de devoirs, plus d’inquiétude ou de dernier coup d’œil à jeter à un livre. Il y aura juste du bonheur. Amusez-vous bien, dirai-je certainement. Je serai heureux pour Marcos, Pablo et Mariana de voir filer le bus une dernière fois. Dimanche, le train et l’avion les conduiront vers l’été, la famille et la mer.
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Des livres, des vélos et des rêves
Il y a des rencontres qui marquent. Elles tiennent à la personnalité dont on fait la connaissance, à sa richesse d’âme, sa force intérieure, sa générosité, ses talents. Elles tiennent parfois aussi aux circonstances originales de la rencontre. Dans mon parcours de vie, avoir fait la connaissance du journaliste et écrivain Eric Fottorino est un moment qui m’est cher. Eric est devenu depuis lors un ami. J’ai repensé à tout cela il y a quelques semaines lorsque, par le plus grand des hasards, Eric et moi nous sommes retrouvés dans le même wagon de TGV en partance pour la Bretagne. De Paris à Rennes, nous avons travaillé sérieusement, puis de Rennes à Vannes, dans le TER BreizhGo, nous avons fait joyeusement la conversation, littéraire, sportive, politique, économique, familiale. Nous avons parlé de tout et finalement des choses de la vie, comme nous le faisons avec bonheur chaque fois que nous nous retrouvons. Eric Fottorino est un éternel jeune homme, attentif et prévenant, dont les passions sont contagieuses : le vélo, l’écriture, le journalisme, l’entrepreneuriat, les idées. Je suis un fidèle lecteur de l’hebdomadaire Le 1, qu’il a créé en 2014, et aussi de ses nombreux livres et romans. J’aime la finesse de sa plume, sa capacité à raconter et dire l’émotion, son unité personnelle.
Tout est venu des livres, ou plutôt d’un livre. C’était il y a près de 15 ans, au début du mois de juillet 2011. Mon épouse devait bientôt donner naissance à notre premier enfant. Je lui avais offert une journée de massage pour maman enceinte aux thermes de Chaudfontaine, près de Liège. Là-bas, il ferait plus frais qu’à Bruxelles. Que vas-tu donc faire durant les soins, m’avait-elle demandé. J’avais bien un bouquin au fond d’un sac, mais, comme le Tour de France venait de s’élancer, je ne pouvais manquer d’y ajouter L’Equipe. Chez le marchand de journaux, à côté des exemplaires de L’Equipe, il y avait curieusement un livre de poche avec une jolie couverture de peloton. C’était Je pars demain, d’Eric Fottorino. D’Eric Fottorino, je connaissais les articles lus durant des années dans Le Monde, mais pas encore les livres. J’achetai Je pars demain en plus de l’Equipe et nous primes la route de Chaudfontaine. Là-bas, au bord de la piscine, j’ouvris la première page du livre et ne le lâchai plus jusqu’à la dernière. L’histoire d’un journaliste quadragénaire, Eric en l’occurrence, allant voir son patron pour lui demander du temps pour se préparer à courir le Grand Prix du Midi Libre avec l’équipe professionnelle de la Française des Jeux avait embarqué le fondu de vélo que je suis.
La passion du vélo vient tôt et habite toute une vie. Au fil des pages, ce que racontait Eric Fottorino mettait des mots sur ma propre histoire. Ce courage, cette folie, ce bonheur de se dire « voilà, j’ai 40 ans et je veux courir une course cycliste avec les pros », je trouvais cela admirable et dément. J’aurais aimé en faire de même, en vérité. Le livre était d’autant plus fascinant qu’il s’achevait juste avant le départ de la course et que le lecteur était appelé de fait à imaginer la suite par lui-même. De retour de Chaudfontaine, emporté par la force de ce livre, je postai une petite lettre à une adresse en Charente-Maritime trouvée dans un vieux Who’s Who. Mon fils Marcos naquit après l’arrivée du Tour. L’été passa. A la fin du mois d’août, je reçus un mail d’Eric Fottorino, qui avait trouvé ma lettre. J’étais très touché qu’il me réponde. Il s’en suivit un échange, puis une rencontre à Paris sur une péniche auprès de la passerelle Solférino. Eric arriva avec deux livres sur le vélo. Notre déjeuner fut passionnant, du sport à la politique. Eric me fit parler du mendésisme au cœur de mon engagement et en tira un article pour la revue L’Hémicycle. J’étais à quelques mois de mon élection à l’Assemblée nationale. De mon côté, je courus acheter L’Homme qui m’aimait tout bas et Questions à mon père.
Cette rencontre me fit entrer dans l’univers littéraire d’Eric Fottorino. Ces deux livres que j’avais lus juste après notre déjeuner sur la Seine me touchèrent profondément. Ils m’ébranlèrent même et continuent encore de le faire. Peut-on aimer deux pères, son père adoptif et son père biologique ? « Comme on peut aimer deux enfants, on peut aimer deux pères à la fois », écrit Eric par une phrase aussi simple qu’elle est puissante. Dans ces deux livres, j’ai découvert son histoire personnelle, complétée par la lecture émouvante de 17 ans et de Mon enfant, ma sœur quelques années après. J’y ai trouvé une narration délicate, une interrogation d’une grande force et rare humanité sur les origines, l’identité, les racines, le secret, la transmission, les regrets, les espoirs, la fragilité des êtres et des destins. Peut-on aimer au terme d’un long et intime cheminement, fait de questionnement envers soi et les autres ? La lecture d’Eric Fottorino m’a appris qu’il ne faut pas juger, mais comprendre par les réponses apportées un jour, même tard, par la bienveillance discrète d’un regard quand les mots ne viennent pas et par les silences qui disent l’affection souvent mieux que toute expression. Ces thèmes-là résonnaient en moi depuis longtemps sans que je ne le sache.
Un matin de mars 2013, dans ma première année de mandat de député, je reçus un appel d’Eric. Il voulait me voir pour parler d’un projet. Je pensais qu’il s’agirait d’un nouveau livre. Assis sur le canapé de mon petit bureau, il m’informa tout de go qu’il allait courir le Tour de France. Scotché par l’information, j’avais les yeux ronds comme des soucoupes. Eric avait passé la cinquantaine. Le projet était formidable. C’était le Tour du centenaire, qui partirait de Corse. Eric allait constituer une équipe de coureurs, femmes et hommes, issue de la diversité des régions de France, pour courir chaque étape du Tour la veille de la course. Ce Tour-là, il s’appellera Le Tour de fête, me dit-il. Je m’engageai pour aider, rameutant mes collègues députés des villes d’arrivée et de départ de chacune des étapes. Il y avait l’hébergement, le soutien d’un club cycliste local, de généreuses volontés à trouver. Eric fit son Tour avec cette belle équipe qu’il avait constituée, gravissant tous les cols et terminant fièrement sur les Champs-Elysées. Pris par une seconde naissance estivale, je ne pus courir l’étape à vélo à laquelle j’étais convié, mais je vins à Paris pour accueillir Eric et son équipe au Conseil constitutionnel avec Jean-Louis Debré. Quelques mois après, un très beau film diffusé sur France Télévisions raconta Le Tour de Fête.
D’Eric Fottorino, de la lecture de ses livres et de nos conversations, j’ai appris qu’il faut oser, choisir, avancer. Le regard sur le passé n’est pas une nostalgie, il est un appel à l’espoir. Lorsque sort un livre d’Eric, je cours chez le libraire. J’admire la richesse et la diversité de l’œuvre qu’il construit depuis plus de 30 ans. La langue française est belle sous sa plume. Eric est un conteur-né, que l’on retrouve aussi à la radio. Dans le TER qui filait au cœur de la campagne bretonne, nous avons lié la littérature et le vélo, les anecdotes croustillantes et les souvenirs épiques. Lui en Charente-Maritime, moi dans le Finistère, tous les deux devant nos télévisions en noir et blanc un jour brûlant de juillet 1975, quand Thévenet dépassa Merckx dans la montée vers Pra-Loup. Nous avons convoqué les anciens du Tour, ceux qui pédalaient ou qui écrivaient, et Antoine Blondin en particulier, qui titra un jour « Il est arrivé premier dans un état second » et « La défaillance de Limoges » un autre jour. Nous avons parlé de ce fameux virage à 24% du Mur de Huy dans la Flèche Wallonne qui fait frémir tant de cyclistes, sauf Paul Seixas que nous espérons voir en jaune sur la route du Tour. Au rendez-vous de l’amitié, nous avons imaginé l’avenir et nous n’en avons pas exclu l’enthousiasme. L’avenir, ce sont aussi des livres, des vélos et des rêves.
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