
C’est aujourd’hui la journée du souvenir des victimes de la déportation. Chaque année, le dernier dimanche d’avril est consacré à honorer la mémoire de tous les déportés sans distinction. C’est un moment de recueillement, fort et solennel, fruit de la loi du 14 avril 1954 adoptée à l’unanimité par le Parlement français. Ce moment, j’y suis profondément attaché. Là où je me trouve chaque dernier dimanche d’avril, je garde un temps de méditation et de recueillement, un livre ou une photo dans les mains. J’en ai besoin. Ce qui s’est produit durant la Seconde Guerre mondiale et que la libération des camps il y a désormais 81 ans a révélé dans toute son horreur est innommable. Il n’y a rien de pire et de plus monstrueux que la déshumanisation et l’entreprise de mort conduite par les nazis. C’est à l’opposé de toute idée de civilisation. Le souvenir d’une telle tragédie doit être rappelé, enseigné, commémoré pour qu’il n’y en ait plus d’autres. C’est un devoir que nous avons, nous tous issus des générations d’après, à l’égard des victimes de la déportation, de leurs souffrances et de leur sacrifice. Le temps qui passe ne doit pas éloigner ce devoir. Il n’y aura bientôt plus de témoins vivants de cette tragédie et il nous reviendra alors, témoins des témoins, de veiller à ce que le souvenir demeure.
En 2013, je m’étais rendu à la Maison des enfants d’Izieu pour la journée du souvenir des victimes de la déportation. J’étais député depuis quelques mois à peine. C’était la première fois que j’allais à Izieu. Je connaissais l’histoire terrible des 44 enfants juifs réfugiés dans cette maison, que la Gestapo rafla au matin du 6 avril 1944 avec les 6 adultes qui les encadraient pour les envoyer vers les camps de la mort. J’avais suivi le procès Barbie au temps de mes études et la révélation de la tragédie d’Izieu m’avait bouleversé. Je pensais être prêt, être fort au moment d’entrer dans la maison. La vérité est que je ne l’étais pas. L’émotion m’avait submergé. Le souvenir des enfants était partout, leur absence aussi. Il y avait les dessins, les photos, les pièces vides qui pourtant racontaient tout, la lettre d’une petite fille qui écrivait à Dieu pour le remercier de l’avoir protégée. Mon épouse était avec moi. Je tenais par la main mon petit Marcos, alors âgé d’un an et demi. Hélène Waysbord, présidente de l’association de la Maison d’Izieu, enfant cachée durant la Seconde Guerre mondiale, nous guidait avec délicatesse et beaucoup d’attention. Il n’y avait que nous. Ce fut l’un des moments les plus intenses de ma vie d’élu et même de ma vie tout court. Je rejoignis l’association comme membre. Je le suis encore.
Ma famille, comme bien d’autres, a payé un lourd tribut entre 1939 et 1945, mais elle n’a pas connu la déportation. J’ai été élevé dans le respect du souvenir. Je le place au plus haut parmi les valeurs qui me sont chères. C’est ce qui me fait ressentir de toujours une empathie et une proximité avec tous ceux dont la vie, l’histoire, le destin personnel et familial ont été anéantis par la Seconde Guerre mondiale. Je suis attaché tripalement à la mémoire de la Shoah. Je l’ai parfois exprimé dans des discours ou des écrits. Je ressens un devoir de mémoire personnel, qui précède le devoir collectif de mémoire dans lequel je me range aussi. C’est cela, notamment, qui me conduit au matin de chaque 6 avril vers Izieu par la pensée. J’écris ce jour-là un petit post sur les réseaux sociaux pour contribuer au souvenir. Cette année, mon message du 6 avril posté sur X est étrangement devenu viral. Il disait ceci : N’oublions jamais les 44 enfants d’Izieu et les 6 adultes qui les accompagnaient, envoyés vers la mort parce que juifs. C’était le 6 avril 1944, il y a 82 ans. Leur mémoire nous oblige. Ce message a été lu par plus de 65 000 personnes et reposté amplement. Tristement, il a aussi donné lieu à un torrent de réactions hostiles et autres propos antisémites dont voici un petit florilège :
Envoyés vers la mort ? C’est-à-dire ? Mort de typhus dans un camp de travail ? Ou manque de bol ?
On pourrait se concentrer sur des massacres plus récents…
J’en ai absolument rien à foutre !
Vivants, ils auraient colonisé la Palestine, aucune peine.
On s’en branle, ras le cul des youpis.
Ta gueule, on attend ton tweet sur les écolières bombardées en Iran.
Allez vous faire enculer avec cette population qui voudrait nous faire crever pour cela.
Tu manques pas de toupet, en pleine période où l’armée juive exécute massacres sur massacres. Une saleté de politicard qui sait où se trouve le veau d’or.
Leur mémoire nous obligeait. Heureusement que plus rien ne nous oblige aujourd’hui et surtout pas de pleurer des enfants morts depuis longtemps vu qu’il y a tant d’enfants qui meurent aujourd’hui sous les bombes israéliennes. Nous ne sommes plus obligés, non. Et tant mieux.
Leur mémoire ne nous oblige à rien ! Elle a obligé. Perso, j’ai rien à voir là-dedans, par contre la mémoire des 10 000 enfants palestiniens exterminés par le régime des rabbins nous oblige.
Franchement, qu’est-ce qu’on s’en bat les couilles en 2026…
Gaza a annulé l’Holocauste.
Sans condamnation des meurtres des enfants de Gaza, ce devoir de mémoire n’a plus aucun sens ni valeur…
En 2358, nous célébrons encore les enfants d’Izieu… En 4634, nous célébrons…
Les enfants de Gaza étaient aussi innocents qu’eux !
Leur mémoire ne nous oblige aucunement à faire la putain d’Israël, pauvre malade, en plus tu salis la mémoire de ces gosses avec ton ignominie crasse. Honte à toi.
Dire que ces messages ne m’ont pas affecté serait mentir. Face à l’antisémitisme, je n’ai aucune forme de tolérance. L’antisémitisme n’est pas une opinion, mais un délit qui doit être réprimé sans relâche. Son retour doit nous alerter car il est un danger. Le devoir de mémoire est précieux face à la haine et à la bêtise, mais aussi à l’oubli, à la relativisation de ce qui s’est passé durant la Seconde Guerre mondiale et au négationnisme. L’histoire ne s’occulte pas en fonction des circonstances, des opinions, des causes ou du temps qui passe. Elle s’apprend et elle se vit. Je crois en la force de la parole et du témoignage, et notamment en ces visites de lieux qui, comme la Maison des enfants d’Izieu, marquent une vie parce qu’elles bouleversent et touchent au plus profond, des valeurs personnelles aux convictions intimes, philosophiques et spirituelles. On n’en ressort jamais indemne, neutre ou indifférent. C’est ce qui me conduit à défendre la mémoire, à en parler, à raconter, à partager, et cela commence avec mes propres enfants. Il y a une pédagogie de la mémoire à développer et faire vivre dont les enseignants sont des acteurs majeurs par l’éveil des consciences que leur engagement permet. Face à l’ébranlement du monde, à l’ignorance et aux idéologies déshumanisantes, ce n’en est que plus nécessaire.
Il est malgré tout une question à laquelle il me tient à cœur de répondre : une mémoire en chasse-t-elle une autre ? Ma réponse est catégoriquement non. Je me refuse à l’opposition des mémoires et des souffrances, à leur concurrence et instrumentalisation. Le drame de la guerre à Gaza tapissait une part des réactions à mon post en hommage aux enfants d’Izieu. La situation à Gaza est épouvantable, condamnable et appelle l’action internationale. Je me permets d’ajouter que le pogrom du 7 octobre 2023 était une absolue horreur. Le débat consistant à opposer la guerre à Gaza et la Shoah ne fait pas sens, de quelque côté que les positions s’affirment. L’histoire ne peut être relativisée, pas davantage qu’elle ne doit être instrumentalisée. Je ne peux oublier ce que furent la déportation et l’extermination systématique des juifs par les nazis, formulées lors de la conférence de Wannsee et aboutissant à la mort des deux tiers de la population juive d’Europe. C’est pour cela que la mémoire de la Shoah doit rester vive et partagée. Le monde doit se protéger du pire et la connaissance des faits les plus tragiques de l’histoire y contribue. Je crois en un lien universel de solidarité et dignité rassemblant tous les êtres, un lien sacré qui fait de nous, par-delà toutes les différences, des frères et sœurs en humanité.





Par-là passait un train
Je suis le petit-fils d’une garde-barrière. Les trains ont fait partie de ma vie et ils le restent. Je me souviens toujours du bruit de la locomotive à vapeur qui sortait du tunnel à quelques centaines de mètres de la maisonnette de ma grand-mère. Les murs tremblaient. J’ai le souvenir aussi des michelines jaunes et rouges, plus tranquilles et moins bruyantes, qui circulaient le long de la voie entre Brest et Quimper. Parfois, le conducteur actionnait joyeusement son klaxon pour nous saluer. J’avais appris à lui faire signe. Lorsque vint le temps de la retraite, ma grand-mère quitta la maisonnette – une grande peine pour moi – mais pas le monde des trains. Elle devint une digne retraitée des chemins de fer, pensionnaire régulière des maisons de vacances de la SNCF avec ses bonnes copines, cheminotes comme elle, et lectrice attentive de La Vie du rail. Lorsque je me rendais chez elle, il m’arrivait de lui chiper son magazine. C’était les années 1970, sans doute aussi le début des années 1980. Le TGV arrivait, mais notre monde était encore celui des petites lignes et des petits trains. J’aimais les photos, les récits, l’histoire. J’étais trop jeune alors pour comprendre que les petites lignes vivaient leurs dernières belles années et que le monde des trains qu’enfant, j’avais tant aimé, changerait bientôt.
Cinquante années et plus après, me voilà, à plus de 1000 kilomètres de la maisonnette de garde-barrière de Quimerc’h, pédalant sur une ancienne voie de chemin de fer entre l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg. Cette voie s’appelle la Vennbahn (en allemand, la ligne de chemin de fer des Fagnes). Elle relie Aix-la-Chapelle à Troisvierges au Luxembourg. C’est l’une des plus belles voies vertes d’Europe, serpentant entre l’Eifel et l’Ardenne. C’est aussi l’une des plus longues car elle totalise 125 kilomètres. J’en suis devenu accro il y a près de 20 ans. Tous les ans, vers Pâques, je prends trois jours pour venir pédaler seul. Je mets mes vieilles jambes au défi. Depuis Waimes, au milieu du parcours, je pédale un jour vers l’Allemagne et le lendemain vers le Grand-Duché. J’ajoute souvent un petit entrainement, histoire de me mettre en condition, empruntant une autre ancienne voie de chemin de fer vers Stavelot et Trois-Ponts, lieux historiques de la course Liège-Bastogne-Liège. Ce week-end qui s’achève aura été celui de mon rendez-vous annuel sur la Vennbahn. J’ai couvert 280 kilomètres et passé 16 heures sur mon vélo. Je suis un peu fourbu car je n’ai à l’évidence plus l’âge de pédaler comme Pogačar, mais le bonheur est là, conjuguant mon amour de la petite reine à mes souvenirs d’enfance.
Par-là passait un train. C’est ce que je me dis chaque printemps lorsque, ému, je m’élance, scrutant les traces du passé, entre quelques vieilles gares allemandes et belges retapées avec des fortunes diverses, et les viaducs et ponts de pierre d’un temps bien lointain. Quelques kilomètres de rail demeurent, en parallèle de la piste. Les herbes et la mousse ont recouvert les traverses. J’ai l’impression pourtant d’en sentir toujours l’odeur, celle de l’huile de goudron que l’on utilisait pour protéger le bois de la pourriture. Cela fait pourtant des décennies que plus aucun train n’est passé par là. Je ne sais si c’est mon esprit qui me joue un tour, emporté qu’il est par la nostalgie, ou si cette huile demeure par-delà des tas d’années jusqu’à aujourd’hui. J’aperçois aussi quelques wagons bien rouillés, des postes d’aiguillage hors d’âge, des poteaux de signalisation dans leur jus. La végétation a poussé entre les rails, les arbustes parfois aussi. Cela fait un peu décati, mais ce paysage m’émeut. Ces souvenirs, même loin de la voie Quimper-Brest de mon enfance, sont les miens. Ils racontent une histoire industrielle, ferroviaire, humaine. Et sur le tracé de la Vennbahn, ils portent aussi la mémoire des querelles de frontière, des guerres, des drames et la force d’une paix que l’Europe unie est venue conforter.
Ce sont ces sentiments mêlés qui m’ont rendu la Vennbahn attachante. Je viens à Waimes comme à un pèlerinage. J’y viens aussi pour la promesse du printemps. Le temps de Pâques est celui de l’espérance. Sur mon vélo, je la ressens puissamment. Il y a dans les forêts, les tourbières et les prairies les couleurs tendres et fragiles du début avril. Je pédale le cœur en joie, m’émerveillant chaque année des mêmes choses, des jonquilles sauvages le long de la piste, des premiers chants des oiseaux, de la musique du vent, de l’odeur de la terre que j’avais oubliée. J’aime les tourbières des Fagnes et les forêts de l’Our, le nord et le sud. En 125 kilomètres, une diversité de paysages défile. Je m’arrête parfois, le temps d’une pause pour vivre l’instant, l’immortaliser, l’emporter quelque part avec moi. Sur la piste, je ne croise pas grand monde. C’est trop tôt. Les touristes viendront plus tard. Je dois être l’un des premiers de la saison. Suis-je encore un touriste d’ailleurs, à force de revenir chaque printemps ? Guten Morgen, bonjour, je n’oublie pas de saluer ceux que je croise. A Roetgen et à Lammersdorf, il se trouve toujours une bonne Konditorei pour me sauver de la fringale, la fameuse « sorcière aux dents vertes ». Et à Troisvierges, une pizzeria où tout le monde parle portugais est devenue mon refuge.
Des Vennbahn, il en faudrait beaucoup. Le temps des petites lignes de chemin de fer ne reviendra pas. Mais les tracés de ces lignes demeurent dans le paysage de nos régions et nos pays, même lorsque la végétation prend le dessus. Ils lient des villes, des paysages, des histoires. Des volontés existent souvent pour que ce passé ne s’efface pas. Le chemin de fer a tant fait pour l’essor industriel de l’Europe. Et si l’on faisait revivre ces voies et ces histoires oubliées par le vélo, par les pistes que l’on y créerait et que l’on relierait entre elles à l’échelle de l’Europe ? Le bonheur de pédaler sur la Vennbahn, c’est de ne croiser aucune voiture, de ne rien craindre, de voir la nature de tous les côtés, par toutes les saisons, en sécurité. C’est vrai sur d’autres pistes sûrement aussi et cela le serait davantage encore si un effort européen de réhabilitation des anciennes voies de chemin de fer était entrepris. Le vélo est bien plus qu’un sport ou un mode de déplacement, c’est un art de vivre. Des petites roues, des tous premiers mètres d’un enfant jusqu’au confort prolongé de l’assistance électrique, il rassemble les générations, il unit. Chaque année, lorsque je quitte tristement la Vennbahn pour retrouver la ville, me promettant de revenir vite, je me dis qu’il y a là sûrement quelque chose à imaginer qui soit de l’ordre du bonheur.