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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Par-là passait un train

A Sourbrodt, sur la Vennbahn

Je suis le petit-fils d’une garde-barrière. Les trains ont fait partie de ma vie et ils le restent. Je me souviens toujours du bruit de la locomotive à vapeur qui sortait du tunnel à quelques centaines de mètres de la maisonnette de ma grand-mère. Les murs tremblaient. J’ai le souvenir aussi des michelines jaunes et rouges, plus tranquilles et moins bruyantes, qui circulaient le long de la voie entre Brest et Quimper. Parfois, le conducteur actionnait joyeusement son klaxon pour nous saluer. J’avais appris à lui faire signe. Lorsque vint le temps de la retraite, ma grand-mère quitta la maisonnette – une grande peine pour moi – mais pas le monde des trains. Elle devint une digne retraitée des chemins de fer, pensionnaire régulière des maisons de vacances de la SNCF avec ses bonnes copines, cheminotes comme elle, et lectrice attentive de La Vie du rail. Lorsque je me rendais chez elle, il m’arrivait de lui chiper son magazine. C’était les années 1970, sans doute aussi le début des années 1980. Le TGV arrivait, mais notre monde était encore celui des petites lignes et des petits trains. J’aimais les photos, les récits, l’histoire. J’étais trop jeune alors pour comprendre que les petites lignes vivaient leurs dernières belles années et que le monde des trains qu’enfant, j’avais tant aimé, changerait bientôt.

Cinquante années et plus après, me voilà, à plus de 1000 kilomètres de la maisonnette de garde-barrière de Quimerc’h, pédalant sur une ancienne voie de chemin de fer entre l’Allemagne, la Belgique et le Luxembourg. Cette voie s’appelle la Vennbahn (en allemand, la ligne de chemin de fer des Fagnes). Elle relie Aix-la-Chapelle à Troisvierges au Luxembourg. C’est l’une des plus belles voies vertes d’Europe, serpentant entre l’Eifel et l’Ardenne. C’est aussi l’une des plus longues car elle totalise 125 kilomètres. J’en suis devenu accro il y a près de 20 ans. Tous les ans, vers Pâques, je prends trois jours pour venir pédaler seul. Je mets mes vieilles jambes au défi. Depuis Waimes, au milieu du parcours, je pédale un jour vers l’Allemagne et le lendemain vers le Grand-Duché. J’ajoute souvent un petit entrainement, histoire de me mettre en condition, empruntant une autre ancienne voie de chemin de fer vers Stavelot et Trois-Ponts, lieux historiques de la course Liège-Bastogne-Liège. Ce week-end qui s’achève aura été celui de mon rendez-vous annuel sur la Vennbahn. J’ai couvert 280 kilomètres et passé 16 heures sur mon vélo. Je suis un peu fourbu car je n’ai à l’évidence plus l’âge de pédaler comme Pogačar, mais le bonheur est là, conjuguant mon amour de la petite reine à mes souvenirs d’enfance.

Par-là passait un train. C’est ce que je me dis chaque printemps lorsque, ému, je m’élance, scrutant les traces du passé, entre quelques vieilles gares allemandes et belges retapées avec des fortunes diverses, et les viaducs et ponts de pierre d’un temps bien lointain. Quelques kilomètres de rail demeurent, en parallèle de la piste. Les herbes et la mousse ont recouvert les traverses. J’ai l’impression pourtant d’en sentir toujours l’odeur, celle de l’huile de goudron que l’on utilisait pour protéger le bois de la pourriture. Cela fait pourtant des décennies que plus aucun train n’est passé par là. Je ne sais si c’est mon esprit qui me joue un tour, emporté qu’il est par la nostalgie, ou si cette huile demeure par-delà des tas d’années jusqu’à aujourd’hui. J’aperçois aussi quelques wagons bien rouillés, des postes d’aiguillage hors d’âge, des poteaux de signalisation dans leur jus. La végétation a poussé entre les rails, les arbustes parfois aussi. Cela fait un peu décati, mais ce paysage m’émeut. Ces souvenirs, même loin de la voie Quimper-Brest de mon enfance, sont les miens. Ils racontent une histoire industrielle, ferroviaire, humaine. Et sur le tracé de la Vennbahn, ils portent aussi la mémoire des querelles de frontière, des guerres, des drames et la force d’une paix que l’Europe unie est venue conforter.

Ce sont ces sentiments mêlés qui m’ont rendu la Vennbahn attachante. Je viens à Waimes comme à un pèlerinage. J’y viens aussi pour la promesse du printemps. Le temps de Pâques est celui de l’espérance. Sur mon vélo, je la ressens puissamment. Il y a dans les forêts, les tourbières et les prairies les couleurs tendres et fragiles du début avril. Je pédale le cœur en joie, m’émerveillant chaque année des mêmes choses, des jonquilles sauvages le long de la piste, des premiers chants des oiseaux, de la musique du vent, de l’odeur de la terre que j’avais oubliée. J’aime les tourbières des Fagnes et les forêts de l’Our, le nord et le sud. En 125 kilomètres, une diversité de paysages défile. Je m’arrête parfois, le temps d’une pause pour vivre l’instant, l’immortaliser, l’emporter quelque part avec moi. Sur la piste, je ne croise pas grand monde. C’est trop tôt. Les touristes viendront plus tard. Je dois être l’un des premiers de la saison. Suis-je encore un touriste d’ailleurs, à force de revenir chaque printemps ? Guten Morgen, bonjour, je n’oublie pas de saluer ceux que je croise. A Roetgen et à Lammersdorf, il se trouve toujours une bonne Konditorei pour me sauver de la fringale, la fameuse « sorcière aux dents vertes ». Et à Troisvierges, une pizzeria où tout le monde parle portugais est devenue mon refuge.

Des Vennbahn, il en faudrait beaucoup. Le temps des petites lignes de chemin de fer ne reviendra pas. Mais les tracés de ces lignes demeurent dans le paysage de nos régions et nos pays, même lorsque la végétation prend le dessus. Ils lient des villes, des paysages, des histoires. Des volontés existent souvent pour que ce passé ne s’efface pas. Le chemin de fer a tant fait pour l’essor industriel de l’Europe. Et si l’on faisait revivre ces voies et ces histoires oubliées par le vélo, par les pistes que l’on y créerait et que l’on relierait entre elles à l’échelle de l’Europe ? Le bonheur de pédaler sur la Vennbahn, c’est de ne croiser aucune voiture, de ne rien craindre, de voir la nature de tous les côtés, par toutes les saisons, en sécurité. C’est vrai sur d’autres pistes sûrement aussi et cela le serait davantage encore si un effort européen de réhabilitation des anciennes voies de chemin de fer était entrepris. Le vélo est bien plus qu’un sport ou un mode de déplacement, c’est un art de vivre. Des petites roues, des tous premiers mètres d’un enfant jusqu’au confort prolongé de l’assistance électrique, il rassemble les générations, il unit. Chaque année, lorsque je quitte tristement la Vennbahn pour retrouver la ville, me promettant de revenir vite, je me dis qu’il y a là sûrement quelque chose à imaginer qui soit de l’ordre du bonheur.

10 avril 2026, près de Leykaul
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Le Tonton des cartes postales

Il y a deux semaines, la publication sur mon blog d’un petit texte intitulé Ceux qui partaient a entraîné de la part d’un ami lecteur une interrogation attendrie sur le grand-oncle bigouden auquel j’adressais des cartes postales à chacun de mes voyages. Qui était-il, cet homme qui visitait le monde par procuration avec moi et comment m’était venue cette idée de lui écrire depuis des destinations lointaines ? La question m’a touché car l’homme, ce grand-oncle, m’était cher. Son souvenir ne m’a jamais quitté. Il s’appelait Louis Le Roux. Dans nos fêtes de famille, lorsque l’on passait joyeusement du français au breton, il devenait Louis Rouz. Pour moi, il était tout simplement Tonton Louis. Il vivait à Loctudy. Je le voyais l’été, souvent, et un peu plus rarement l’hiver. D’un coup de vélo, depuis le petit verger où nous campions chaque mois de juillet, je venais lui rendre visite. Je savais où le trouver, au bout de son jardin, binant ses légumes ou arrosant ses plantes. Il m’accueillait d’un grand sourire. J’avais parfois l’impression qu’il m’attendait. Il me parlait doucement. Il habitait à Corn Lan Ar Bleis (le coin du loup, en breton). De loup, il n’y en avait pourtant aucun. Avec Tonton Louis, le dialogue était doux, sage et teinté d’humour. Il me racontait les fleurs, la terre, le soleil, la pluie, la vie finalement.

Dans un jardin ou un potager, à l’âge de l’enfance, on apprend tellement. J’observais Tonton Louis autant que je l’écoutais. Il avait le geste juste et les mots choisis. On parlait des oiseaux, de la nature, des temps anciens, des gens qu’il avait connus et aimés, de sa vie d’ancien chef cantonnier et de pompier volontaire à Loctudy. Son humilité était immense et sa bonté aussi. Nous remontions l’allée ensemble. Souvent, dans notre sillage trottait son petit chien Bobi. C’était le matin. L’après-midi parfois, je revenais. En juillet, c’était le Tour de France et, en bons Bretons, il était hors de question que nous manquions les grandes étapes de montagne sur la télévision en noir et blanc. Bobi s’installait au pied de la chaise de son maître et suivait la course avec nous. Après l’arrivée, nous commentions le résultat. Tonton Louis était un peu dur d’oreille et il arrivait que les explications, pour passionnées qu’elles étaient, soient légèrement sonores aussi. Je me souviens de l’étape du Tour 1975 lorsque Bernard Thévenet avait terrassé Eddy Merckx sur les pentes de Pra Loup. J’étais avec Tonton Louis et le moment était historique. Des décennies après, échangeant avec Thévenet en Allemagne, j’avais partagé ce souvenir, sa victoire dans le Tour vécue avec mon grand-oncle depuis le Pays Bigouden.

La sensibilité de Tonton Louis me bouleversait. Je me souviens de son visage baigné de discrètes larmes, au milieu d’une église, quelques semaines après le décès de son épouse, ma grand-tante. C’était à l’occasion d’un mariage où il était venu malgré son grand chagrin. Je crois bien que c’est ce jour-là que j’ai compris combien je m’attacherais à cet homme. Il était fort, digne et sincère. Il émanait de lui une rare humanité. Des choses tristes et des épreuves, il ne me parlait qu’à demi-mot, comme pour m’en protéger. Sur les passions et les rêves, il était bien plus disert. Tonton Louis était le frère de ma grand-mère. Il n’y avait entre eux qu’une année seulement. Il aimait à me rappeler qu’il était né le même jour que François Mitterrand. « François et moi, on est de la classe », disait-il. Le 10 mai 1981 avait compté pour lui. Malicieusement, je crois bien que je lui avais posté un jour depuis Paris une photo de Mitterrand. J’avais compris aussi, écoutant ses souvenirs, que l’un de ses regrets était de ne pas avoir pu voyager loin. « Dans le temps, on partait juste pour le service militaire et pour la guerre », m’avait-il dit. Un jour, pensant à cela, je lui ai envoyé une première carte postale. Cela lui avait fait plaisir. Une seconde carte était venue, puis une troisième et finalement beaucoup d’autres durant des années.

« Je suis connu dans le monde », assurait-il à mes parents pour dire son plaisir de ce lien épistolaire inédit. Mes images du monde avec les timbres colorés le faisaient voyager. J’ai écrit beaucoup de cartes dans ma jeunesse, mais je sais que c’est à Tonton Louis qu’elles faisaient le plus plaisir. Alors, en lui écrivant, je m’appliquais. Mes cartes rejoignaient sa boîte de souvenirs après un passage sur le buffet. L’âge adulte et la vie loin de la Bretagne avaient rendu mes visites à Loctudy moins fréquentes. J’avais des nouvelles cependant. Ma grand-mère m’en donnait. Elle adorait son frère. Comme lui, elle était un peu sourde et leurs dialogues étaient savoureux. Ils échangeaient ensemble et riaient aux éclats. Ils ne parlaient juste pas de la même chose, mais ils ne le savaient pas. Jamais mieux qu’eux deux illustrent à jamais dans ma mémoire les petits bonheurs des dialogues de sourds. Un jour de printemps, à quelques encablures de l’an 2000, un coup de pompe avait valu à Tonton Louis un séjour à l’Hôtel-Dieu de Pont l’Abbé. J’étais venu l’y visiter, sans cependant pouvoir lui parler tant il ronflait comme un sonneur. A ma grand-mère, passée juste après lorsqu’il se réveillait, il avait demandé où j’étais passé et si elle était descendue par la cheminée. Elle revenait de vacances, toute bronzée. Ils avaient beaucoup ri.

J’aime à me souvenir des joies et des sourires de ceux qui ont compté pour moi. J’aime à me souvenir aussi de ce qu’ils m’ont appris. J’étais un enfant docile, à livre ouvert devant la vie. J’avais tant envie d’apprendre en vérité. Je n’ai pas connu mes grands-pères et cela m’a manqué. Je sais aujourd’hui que Tonton Louis, le Tonton des cartes postales, était le plus proche de l’image du grand-père que je m’étais construite. Il aimait la transmission, le partage, les histoires d’avant. Vers les 18 ans, j’avais entrepris de construire mon arbre généalogique et j’étais venu en vélomoteur à Loctudy lui poser des tas de questions. Il en était tout heureux. Dans quelle commune aller, qui voir, où chercher ? Tonton Louis m’avait donné une foule d’informations avec des anecdotes drôles et imagées, comme celle sur un de nos ancêtres qui conduisait une charrette entre Tréméoc et l’Ile-Tudy. L’ancêtre était sympa et réputé, m’avait-il assuré, mais il avait parfois – expression hilarante apprise à l’occasion – « le nez dedans ». Nous avions tous les deux pouffé de rire. Il y avait en effet un petit côté Far West à imaginer un lointain parent conduisant une diligence bringuebalante en ayant poussé un poil de trop sur le lambig.

La vie a fait son œuvre et mon Tonton Louis est allé un jour rejoindre les étoiles. J’étais à Madrid. Quelques jours auparavant, je lui avais écrit une carte postale. J’ignorais qu’elle serait la dernière. Un appel de mes parents m’avait appris la triste nouvelle. Je ne pouvais me résoudre à ne pas être avec lui. J’avais appelé mon patron et je lui avais expliqué le lien unique qui m’unissait à ce grand-oncle breton. Emu, il m’avait pressé de filer. J’avais abrégé toutes mes réunions espagnoles, sauté dans un avion pour Paris et un train de nuit pour Quimper. J’étais arrivé à temps dans la belle église romane de Loctudy pour rejoindre notre famille. J’avais le cœur en peine et plein de gratitude aussi. Cela fait longtemps maintenant. Je n’ai rien oublié. Tout était tellement vrai, des histoires partagées avec bonheur jusqu’aux genoux douloureux annonçant le changement de temps. J’ai atteint désormais l’âge de savoir que mon Tonton Louis ne se trompait pas lorsque le vent tournait et que viendrait la pluie. Lorsque je voyage, je pense encore à lui. J’aimerais toujours lui écrire des cartes postales. L’adresse n’est juste plus la même. Elle est dans mon cœur, elle est là-haut. J’emmène Tonton Louis avec moi par la pensée, les souvenirs et une gratitude éternelle.

La collection de cartes postales de mon Tonton Louis, retrouvée par son petit-fils Louis-Pierre

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Ceux qui partaient

A Quimper, à l’âge de 7 ans

Ces derniers jours, une interrogation sur ce qu’il me reste de vie professionnelle m’a rendu triste. Ce n’est pas facile d’être un travailleur sénior, d’être perçu comme un coût et aussi comme un vieux. Je ne me sens pourtant pas vieux, mais je dois accepter que la perception des autres soit malheureusement différente. Par coïncidence, parce que je devais voyager vers les vallées pyrénéennes, j’ai eu le temps dans le bus, l’avion et le soir, seul à l’hôtel, de repenser à ce qu’a été ma vie. J’ai longtemps couru vers de multiples destinations, entre gares et aéroports. J’ai usé des tas de valises. J’avais toujours en tête des heures de départ et d’arrivée. J’avais aussi des collaborateurs qui, me voyant filer, se demandaient si j’arriverais à bon port. Comme une certaine poisse m’a toujours accompagné, ces souvenirs de voyage restent vifs et parfois mémorables. C’est une vie trépidante que j’ai menée et que j’ai aimée. J’en ai vu du pays, parcourant la France, l’Europe et le monde. Je n’ai jamais été lassé des découvertes, des gens rencontrés, des villes et des géographies nouvelles qui s’offraient à moi. J’y ai vu une chance formidable. Je crois que j’ai cultivé un esprit Tintin, filant vers la Syldavie ou la Bordurie comme vers l’aventure. Et comme je n’ai pas encore 77 ans, cet esprit demeure, envers et contre tout.

Tout n’était pas écrit ainsi. C’était même l’inverse. Longtemps, j’ai vu les autres partir. J’ai grandi dans le Finistère. Ma région était davantage celle vers laquelle on allait que celle dont on partait. Dans la famille, nous avions des oncles, tantes, cousins et cousines en Normandie, dans le Val de Loire, en Auvergne, en Alsace et à Paris. L’été venu, parfois aussi aux petites vacances, ils nous rendaient visite. C’était pour moi toujours une fête. Un jour cependant, il leur fallait partir, rentrer, retourner à leurs vies d’outre-Bretagne, nous laisser. Je me souviens de leur voiture devant notre maison, chargée de passagers, de victuailles et de souvenirs. Il fallait sourire, mais j’étais triste. Ils allaient me manquer. On s’embrassait. « A la prochaine fois », se disait-on. « Prudence », ajoutait ma grand-mère, comme pour se rassurer. Puis la voiture démarrait doucement, des mains s’agitant hors des fenêtres pour un dernier au revoir, avant de tourner au coin de notre rue et de disparaître de notre vue. Je revois encore la R16 bleue ciel de mon oncle d’Argentan et la R12 beige de mon grand-oncle de Blois prendre ainsi la route du retour. Je grimpais alors dans ma chambre et il me fallait un petit moment pour surmonter la tristesse. Je les imaginais traversant les paysages de France, heureux je l’espérais.

Je me disais qu’un jour peut-être, je prendrais moi aussi le chemin du monde. J’avais une soif de découverte. Mon père n’aimait pas la route. Pour lui, un périple de 400 kilomètres était un très grand voyage. Pourtant, il était de ceux qui parlaient le mieux des beautés du monde, que les destinations soient proches ou lointaines. Longtemps après ces années de jeunesse, lorsque je vivais en Californie et que la nouvelle d’un tremblement de terre était arrivée jusqu’en Bretagne, il m’avait demandé de lui décrire dans quel sens la secousse était intervenue. Je me souviens aussi de son émerveillement lorsque je m’étais rendu au phare des Capelinhos sur l’île açoréenne de Faial, là où un volcan était sorti de la mer à l’époque de ses études de géologie. Je lui ai souvent ramené de petites roches des coins par lesquels je passais. A un grand-oncle dans le Pays Bigouden qui m’avait avoué qu’il découvrait le monde par procuration avec moi, j’envoyais des cartes postales à chacun de mes voyages. J’avais vécu mes jeunes années avec les récits et les images des autres, observant mon petit globe terrestre pour les destinations lointaines et une vieille carte Michelin élimée pour les sorties hexagonales qui viendraient peut-être. C’était pour moi, devenu adulte, le moment de raconter et de partager.

Tout cela m’est revenu cette semaine. Ceux qui partaient, parce que je les aimais, m’avaient donné envie de voir la France et le monde. Je l’ai fait. Dans mon interrogation triste sur la vie incertaine de travailleur sénior, je me suis surpris à penser un instant que j’avais peut-être été un imposteur, que je n’avais pas mérité cette chance. Une petite marche vivifiante dans les rues d’Andorre-la-Vieille m’a remis quelque temps après l’esprit à l’endroit. Cette vie, je l’ai voulue, je l’ai construite et ce ne fut pas toujours simple. Je me suis rappelé aussi que si je l’ai vécue intensément, c’est que j’avais le goût des gens. Si l’on peut voyager seul, et ce fut souvent mon cas, aucune expérience n’est heureuse sans l’envie des autres. J’ai glissé cette part d’humanité, que je tiens de mes parents, dans ma vie de voyageur et de citoyen. C’est pour cela, travailleur sénior, puis retraité demain, que je continuerai, même si j’aime désormais autant revenir que partir. Le Finistère est mon ancre. Lorsque ma voiture quitte la maison de mon enfance et que je vois la silhouette de ma maman s’éloigner, une autre peine m’étreint. Sans doute est-ce cette peine qui étreignait aussi ceux qui partaient, à part que je ne le savais pas encore. Je l’ai compris depuis. Je n’ai pas à rougir de ce que ma vie a été. J’ai à la vivre pleinement.

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La France a besoin de ses maires

Mairie de Châtenay (Ain)

Dans deux semaines aura lieu le premier tour des élections municipales. Pour la première fois, je voterai à droite. Une raison l’explique : il n’y aura qu’une seule liste dans ma commune finistérienne de quelque 9 000 habitants et elle s’inscrit de ce côté-là de l’échiquier. J’aurais aimé qu’une réelle compétition entre plusieurs listes ait lieu et que la gauche républicaine, mon espace politique, soit représentée. Ce ne sera pas le cas. Si j’avais été sectaire, je ne serais pas allé voter ou j’aurais voté blanc. Mais voilà, je ne suis ni sectaire, ni abstentionniste, et j’ai plus que tout le respect de celles et ceux de nos concitoyens qui s’engagent pour le bien commun. Ce n’est pas rien d’être candidat aux élections municipales, c’est un choix, du temps donné, un dévouement. Cela mérite d’être acclamé et soutenu. Je voterai aussi pour cette liste car je souhaite qu’elle dispose de la plus large légitimité pour agir durant les 6 ans de mandat et cela passe par une belle participation électorale. L’échelon municipal est essentiel pour l’action publique. Ces élections ne sont pas de petites élections. Un maire et son conseil municipal peuvent largement transformer le quotidien. Ils le doivent même. Mon vote sera un vote de confiance en la démocratie locale et un vote exigeant pour l’avenir de ma commune.

J’admire profondément les élus locaux. Notre époque ne leur rend pas suffisamment grâce. Pire, elle les met souvent au supplice. Il y a quelques mois, arrivant par le train à Quimper, ma ville natale, j’avais été séduit par les travaux d’embellissement de la gare et je l’avais écrit de bon cœur sur la page Facebook de la ville. Je suis tombé de l’armoire en découvrant, quelques heures après, les dizaines de commentaires haineux à l’égard de la maire que mon post avait suscité. C’en était même délirant. Les désaccords sont sains dans une vie démocratique. Encore faut-il les étayer, les justifier, proposer et mesurer toujours son expression. Il n’y avait guère de cela dans ce que je lisais. J’ai une tolérance limitée pour les commentaires violents, vulgaires, vains et gratuits. Ma réponse aux contempteurs est toute simple : si vous n’êtes pas d’accord, proposez autre chose et présentez-vous aux élections. A défaut, mettez-la en sourdine (version soft…). Il est facile de vitupérer derrière un écran et parfois aussi un pseudonyme sans ne jamais rien avancer de positif. La vie démocratique, y compris la vie municipale, crève de voir le débat glisser vers la fange. Elle est en péril lorsque le découragement des volontés et de l’engagement en résulte. Il faut soutenir celles et ceux qui vont aux élections.

Durant le mandat qui s’achève, un nombre record de maires ont renoncé, lassés, usés, fatigués. Ils ont parfois même quitté leur commune pour vivre ailleurs, loin, et se protéger. J’avais été très touché par la lecture l’an passé du livre écrit par Camille Pouponneau, ancienne maire de Pibrac. Dans ce livre, intitulé Maires, le grand gâchis, Camille Pouponneau raconte son histoire de jeune maire passionnée, élue en 2020 et conduite quatre années plus tard à la démission par le burn-out, l’épuisement, le sentiment d’impuissance et la faiblesse des moyens. Le témoignage de Camille Pouponneau m’avait pris aux tripes. Il met des mots sur une réalité que bien des élus connaissent et dont il est trop rarement fait état. Il le faudrait pourtant. Ces dernières années, les maires n’ont pas été bien traités par les gouvernements successifs. Les communes ont été privées de recettes et de ressources essentielles. Elles ont été injustement accusées de plomber les comptes publics. Il a manqué depuis 2017 une sensibilité municipale au sommet de l’Etat. La France ne se dirige pas sans égard pour les élus locaux. Il n’existe pas deux catégories d’élus, les grands que l’on écoute et les petits que l’on ignore. La densité de notre réseau municipal n’est pas un handicap, mais une chance pour notre démocratie.

Je me souviens d’un jour de janvier 2020. J’avais rendez-vous avec le maire d’une commune du Nord-Finistère pour un projet de parc solaire flottant sur les eaux d’un lac. Arrivant tôt ce matin-là, j’avais appris au bar du village qu’un drame terrible venait de se produire. Il n’y a pas pire qu’un infanticide. C’est le devoir du maire d’être sur les lieux en de telles circonstances. Il l’était bien sûr. J’aurais compris qu’il annulât notre rendez-vous. Il ne le fit pas. Je le vis arriver quelques heures après, le regard perdu, s’accrochant à notre échange et à sa technicité, dérisoire au regard des circonstances, comme à une bouée. Il avait l’âge d’être le grand-père de la petite victime. Il était maire depuis de nombreuses années déjà et d’autres drames, il avait sûrement dû en vivre.  Ce moment m’avait bouleversé. Sait-on tout cela, de l’énergie et de la force morale qu’il faut dans l’exercice du mandat municipal, au plus près de la vraie vie et de ce qu’elle peut malheureusement avoir de tragique ? Je repense souvent à ce souvenir d’il y a 6 ans. La vocation de servir ses concitoyens est éminemment noble. La passion de l’intérêt général est autant admirable à droite, à gauche ou ailleurs. La vitalité de la société requiert la reconnaissance collective de la valeur de nos élus municipaux et notre soutien de Français.

Je suis un ancien élu. Je sais qu’il y a le temps de la joute électorale, quelques semaines ou quelques mois tout au plus, et que vient ensuite le temps de l’action. C’est l’action qui est passionnante. C’est elle qui peut tout changer. Nos communes et communautés de communes ne peuvent être traitées en parents pauvres de l’action publique. Le développement du logement social, le maintien des classes dans les écoles et le combat pour l’offre médicale de proximité sont autant de causes, parmi bien d’autres, qui requièrent des municipalités solides et dirigées. L’avenir passe par là. Dans l’exercice nécessaire de rationalisation de la dépense publique, les communes ne peuvent être les victimes expiatoires de la centralisation jacobine. De la même manière, il faut travailler sur le statut de l’élu au regard de l’évolution contemporaine des parcours professionnels et de la société. On ne doit pas compliquer l’exercice de la vie municipale, mais au contraire la faciliter. La démocratie a un coût qu’il serait heureux de reconnaître. Ce sont les vocations qu’il s’agit d’éveiller et de protéger, en aucun cas de décourager. L’air illibéral du temps et la petite musique anti-élus ne peuvent l’emporter. Les élections municipales sont tellement plus importantes qu’il n’y paraît. La France a besoin de ses maires.

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Ici, c’est Tante Simone …

Je suis un enfant des années 1970, un temps désormais bien lointain. Mes enfants aiment que je leur raconte mes jeunes années quimpéroises et finistériennes. Je viens du siècle passé et cela doit leur apparaître un peu vertigineux. Il n’y avait pas Internet, les mails et les réseaux sociaux. La télévision française n’avait que 3 chaînes. Léon Zitrone, Denis Fabre et Guy Lux étaient les héros de l’époque. Je me prête de bonne grâce à l’évocation de mes souvenirs. Il y a des images qui restent vives et d’autres que les conversations permettent de retrouver, nichées dans les coins de la mémoire. De quoi était faite ma vie d’enfant ? D’un petit monde : mes parents, ma sœur, mes grands-mères, des oncles, des tantes et des cousins. Nous étions proches par la géographie. La famille de ma mère vivait à Quimper et dans le Pays Bigouden. On se voyait souvent. Il y avait de grands repas, chaleureux et simples. Trois générations se retrouvaient autour d’une belle table nappée de blanc. On mangeait bien et longtemps aussi. Il y avait beaucoup de rires, parfois également des histoires plus sérieuses qui s’échangeaient en breton pour que les enfants ne comprennent pas. Des chansons de Béart ou de Montand ponctuaient ces moments chers que le temps n’a pas effacé de ma mémoire.

Les souvenirs, ce sont des lieux et des moments, mais ce sont surtout des gens. Mes enfants se sont aperçus que revenait souvent dans mes récits un personnage : Tante Simone. Je n’en avais pas réellement conscience, non que j’aie oublié cette tante pour laquelle j’avais une vive affection, mais parce qu’elle avait été toujours là, tellement présente qu’elle faisait spontanément partie de ma vie, comme une chose évidente au point de ne plus y penser vraiment. Dans toutes les histoires, de près ou de loin, il y avait en effet Tante Simone. Sans doute avons-nous tous, les uns et les autres, dans nos souvenirs un personnage comme ma Tante Simone, proche, attentionné, premier ou second rôle de nos histoires, pilier discret, solide et précieux d’une vie en devenir. Mes récits devaient rendre grâce à Tante Simone car mes enfants m’en demandaient toujours plus sur elle. Je riais et je racontais, encore et encore, jusqu’à ce que je réalise il y a peu que j’avais tant prêté vie à Tante Simone que mon fils Pablo concevait l’espoir secret que nous allions un jour lui rendre visite. J’aurais bien aimé. Malheureusement, Tante Simone serait largement centenaire aujourd’hui et elle nous a quittés il y a près de 20 ans. Il ne reste plus d’elle que les histoires et quelques photos.

Tante Simone était née en 1920. Elle était la jeune sœur de ma grand-mère. Elle avait grandi dans une toute petite maison de ferme – ce que l’on appelle en breton un penty – entre Tréméoc et Pont l’Abbé. Sa maman est morte lorsqu’elle n’avait pas encore 6 ans. Cette perte avait soudé les enfants et leur père. Dans la peine, la pauvreté et l’adversité, ils avaient été unis et le demeurèrent toute une vie. Les grandes tables familiales des dizaines d’années après, c’était cela, la prolongation de l’histoire, la force du lien. J’ai longtemps cru que toutes les familles s’aimaient comme la mienne. Après la guerre, Tante Simone avait épousé Tonton Louis, un jeune cheminot de Pont l’Abbé, et elle était venue vivre à Quimper, dans la cité du rail bâtie sur les hauteurs d’Ergué-Armel. Ils eurent deux enfants et puis plus tard de nombreux petits-enfants, mes cousins. C’est avec mes cousins que je jouais chez elle, courant dans son jardin. Chez la dentiste, nous retrouvions aussi Tante Simone, qui en était la femme d’ouvrage et nous ouvrait la porte avec un sourire bienveillant avant le passage tant redouté de la roulette. Il y avait également le petit penty familial de Kerguillec, qu’elle avait conservé et où nous passions parfois la voir un dimanche ou l’autre. Dans tous ces lieux, la même douceur nous accueillait.

Tante Simone était joyeuse. Elle riait beaucoup et souvent aux éclats. Ses peines, et il y en eut, étaient discrètes. Elle était une fière cuisinière et aussi, il faut le reconnaître, l’alliée objective du cholestérol. Un repas chez Tante Simone mettait les papilles en joie et l’estomac à rude épreuve. J’ai le souvenir de dîners débutant par une généreuse crème de poireaux et de pommes de terre, suivi d’un plat roboratif de purée maison et d’andouilles cuites, auxquelles s’ajoutaient bien sûr de très nombreuses saucisses. Le dessert était une grande mousse au chocolat onctueuse et dense, surmontée d’une belle chantilly. Le tout s’achevait avec le gâteau breton, maison lui aussi, aussi jaune au cœur que la motte de beurre qui avait disparu dans la confection du dîner. Il y avait également les repas de crêpes, faites sur un bilig dans le garage de sa maison. Petits et grands, nous mangions à l’infini et rien ne pouvait la rendre plus heureuse. « Ils ont l’appétit », disait-elle de mes cousins, qui couraient depuis le fond du jardin chercher leurs tartines garnies d’une épaisse compote de pomme, puis revenaient en demander d’autres et puis d’autres encore. En sortant de la maison un soir, nous avions trouvé les tartines jetées dans les fleurs : la compote de Tante Simone avait eu plus de succès que sa miche de pain.

Tante Simone vivait une vie modeste et j’en avais conscience. A l’approche de mes 12 ans, elle m’avait donné un billet de 100 Francs. C’était pour marquer la communion solennelle que je ne ferais pas. Nous avions été au restaurant au bord de la mer. Elle était heureuse. Ce billet était un trésor, pour elle et pour moi. Je l’avais glissé dans une enveloppe avec le reste de mes économies et j’étais allé quelques jours après acheter une tente canadienne. Cette tente fut comme ma première maison, celle de l’été, et Tante Simone m’avait permis de me l’offrir. Ce souvenir ne m’a jamais quitté. J’ai en mémoire nos conversations et encore aujourd’hui le timbre de sa voix et son accent breton. Elle m’appelait « Per-If ». Son gendre, qui s’appelait Yves, était « If ». Je me souviens d’un jour où elle lui expliquait que son chien était trop gros avec une phrase hilarante, sans doute pensée en breton et dite en français : « c’est venu un veau ». Beaucoup dans la famille se souviennent qu’au mariage bigouden de sa filleule, elle perdit ses belles chaussures (et une autre tante son chapeau), ce qui ne l’empêcha pas malgré tout de valser et de célébrer le bonheur des jeunes mariés avant de rentrer les pieds endoloris à la cité du rail. Pour raconter tout cela en riant, elle avait toujours une étrange expression : « quel travalja ! ».

Les études loin de Quimper, puis les premières années de l’âge adulte m’éloignèrent géographiquement. Ma grand-mère lui donnait des nouvelles. Aux vacances, je m’arrêtais dire bonjour. A vélo, quelques belles côtes m’attendaient avant le jus de fruit frais. En voiture, le permis obtenu, ce fut plus simple. Je pris parfois Tante Simone avec moi pour de petites sorties. Elle en avait besoin. Tonton Louis, que la maladie avait rendu invalide, ne pouvait plus quitter la maison. Durant mes deux années californiennes, je n’eus plus de contact. Tante Simone n’était pas dans l’écriture. Je lui envoyais des cartes postales. Une nuit, vers 2 ou 3 heures du matin, mon téléphone sonna, m’arrachant au sommeil et m’inquiétant vivement. J’entendis un accent familier : « Per-If ? Ici, c’est Tante Simone… ». Ma grand-mère lui avait donné mon numéro, sans lui dire que 9 heures de décalage nous séparaient. Elle ne sut jamais que c’était la nuit pour moi. Elle avait envie de parler. « Tonton Louis a pris son manger, il dit bonjour », m’avait-elle dit. On avait parlé de la vie, de la famille, d’Yves Montand qui venait de décéder et de mon prochain retour. Tante Simone savait que j’étais très loin, mais elle ne me situait pas trop sur une carte. Le voyage de sa vie avait été un séjour au Mans.

Il y avait chez Tante Simone une grande bonté, l’expression authentique d’un monde populaire et modeste, avec ses joies, ses interrogations, ses espoirs et ses rites aussi. Je me souviens du départ en retraite de Tonton Louis dans un local syndical de la gare de Quimper, des discours et des chants. Je n’avais guère que 7 ou 8 ans. Nous étions assis sur des bancs de bois. Tante Simone pleurait d’émotion et d’une discrète fierté aussi. Ce monde-là est celui d’où je viens. J’en ressens toujours la trace en moi. Tristement, Tante Simone a fini sa vie sans ses souvenirs, victime du grand âge. Elle avait toujours les mêmes yeux clairs, mais le sourire qui avait si longtemps illuminé son visage s’était échappé peu à peu. Dans les histoires que je raconte d’elle, j’essaie de la faire revivre. Des anecdotes reviennent, comme aussi deux expressions qui lui étaient propres. La première, c’était lorsque l’on avait trop mangé : « la crêpe est restée sur l’estomac ». Tout petit, j’imaginais une crêpe posée sur l’estomac… La seconde expression, c’était « avoir un tour de rein ». Tante Simone avait le dos fragile. Je pensais vraiment que son rein faisait un tour complet. J’ai tant appris d’elle, finalement. On ne dit jamais assez merci. Même aujourd’hui, j’y pense toujours. J’ai eu une Tante Simone et elle est encore avec moi.

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