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Pierre-Yves Le Borgn' Articles

Ici, c’est Tante Simone …

Je suis un enfant des années 1970, un temps désormais bien lointain. Mes enfants aiment que je leur raconte mes jeunes années quimpéroises et finistériennes. Je viens du siècle passé et cela doit leur apparaître un peu vertigineux. Il n’y avait pas Internet, les mails et les réseaux sociaux. La télévision française n’avait que 3 chaînes. Léon Zitrone, Denis Fabre et Guy Lux étaient les héros de l’époque. Je me prête de bonne grâce à l’évocation de mes souvenirs. Il y a des images qui restent vives et d’autres que les conversations permettent de retrouver, nichées dans les coins de la mémoire. De quoi était faite ma vie d’enfant ? D’un petit monde : mes parents, ma sœur, mes grands-mères, des oncles, des tantes et des cousins. Nous étions proches par la géographie. La famille de ma mère vivait à Quimper et dans le Pays Bigouden. On se voyait souvent. Il y avait de grands repas, chaleureux et simples. Trois générations se retrouvaient autour d’une belle table nappée de blanc. On mangeait bien et longtemps aussi. Il y avait beaucoup de rires, parfois également des histoires plus sérieuses qui s’échangeaient en breton pour que les enfants ne comprennent pas. Des chansons de Béart ou de Montand ponctuaient ces moments chers que le temps n’a pas effacé de ma mémoire.

Les souvenirs, ce sont des lieux et des moments, mais ce sont surtout des gens. Mes enfants se sont aperçus que revenait souvent dans mes récits un personnage : Tante Simone. Je n’en avais pas réellement conscience, non que j’aie oublié cette tante pour laquelle j’avais une vive affection, mais parce qu’elle avait été toujours là, tellement présente qu’elle faisait spontanément partie de ma vie, comme une chose évidente au point de ne plus y penser vraiment. Dans toutes les histoires, de près ou de loin, il y avait en effet Tante Simone. Sans doute avons-nous tous, les uns et les autres, dans nos souvenirs un personnage comme ma Tante Simone, proche, attentionné, premier ou second rôle de nos histoires, pilier discret, solide et précieux d’une vie en devenir. Mes récits devaient rendre grâce à Tante Simone car mes enfants m’en demandaient toujours plus sur elle. Je riais et je racontais, encore et encore, jusqu’à ce que je réalise il y a peu que j’avais tant prêté vie à Tante Simone que mon fils Pablo concevait l’espoir secret que nous allions un jour lui rendre visite. J’aurais bien aimé. Malheureusement, Tante Simone serait largement centenaire aujourd’hui et elle nous a quittés il y a près de 20 ans. Il ne reste plus d’elle que les histoires et quelques photos.

Tante Simone était née en 1920. Elle était la jeune sœur de ma grand-mère. Elle avait grandi dans une toute petite maison de ferme – ce que l’on appelle en breton un penty – entre Tréméoc et Pont l’Abbé. Sa maman est morte lorsqu’elle n’avait pas encore 6 ans. Cette perte avait soudé les enfants et leur père. Dans la peine, la pauvreté et l’adversité, ils avaient été unis et le demeurèrent toute une vie. Les grandes tables familiales des dizaines d’années après, c’était cela, la prolongation de l’histoire, la force du lien. J’ai longtemps cru que toutes les familles s’aimaient comme la mienne. Après la guerre, Tante Simone avait épousé Tonton Louis, un jeune cheminot de Pont l’Abbé, et elle était venue vivre à Quimper, dans la cité du rail bâtie sur les hauteurs d’Ergué-Armel. Ils eurent deux enfants et puis plus tard de nombreux petits-enfants, mes cousins. C’est avec mes cousins que je jouais chez elle, courant dans son jardin. Chez la dentiste, nous retrouvions aussi Tante Simone, qui en était la femme d’ouvrage et nous ouvrait la porte avec un sourire bienveillant avant le passage tant redouté de la roulette. Il y avait également le petit penty familial de Kerguillec, qu’elle avait conservé et où nous passions parfois la voir un dimanche ou l’autre. Dans tous ces lieux, la même douceur nous accueillait.

Tante Simone était joyeuse. Elle riait beaucoup et souvent aux éclats. Ses peines, et il y en eut, étaient discrètes. Elle était une fière cuisinière et aussi, il faut le reconnaître, l’alliée objective du cholestérol. Un repas chez Tante Simone mettait les papilles en joie et l’estomac à rude épreuve. J’ai le souvenir de dîners débutant par une généreuse crème de poireaux et de pommes de terre, suivi d’un plat roboratif de purée maison et d’andouilles cuites, auxquelles s’ajoutaient bien sûr de très nombreuses saucisses. Le dessert était une grande mousse au chocolat onctueuse et dense, surmontée d’une belle chantilly. Le tout s’achevait avec le gâteau breton, maison lui aussi, aussi jaune au cœur que la motte de beurre qui avait disparu dans la confection du dîner. Il y avait également les repas de crêpes, faites sur un bilig dans le garage de sa maison. Petits et grands, nous mangions à l’infini et rien ne pouvait la rendre plus heureuse. « Ils ont l’appétit », disait-elle de mes cousins, qui couraient depuis le fond du jardin chercher leurs tartines garnies d’une épaisse compote de pomme, puis revenaient en demander d’autres et puis d’autres encore. En sortant de la maison un soir, nous avions trouvé les tartines jetées dans les fleurs : la compote de Tante Simone avait eu plus de succès que sa miche de pain.

Tante Simone vivait une vie modeste et j’en avais conscience. A l’approche de mes 12 ans, elle m’avait donné un billet de 100 Francs. C’était pour marquer la communion solennelle que je ne ferais pas. Nous avions été au restaurant au bord de la mer. Elle était heureuse. Ce billet était un trésor, pour elle et pour moi. Je l’avais glissé dans une enveloppe avec le reste de mes économies et j’étais allé quelques jours après acheter une tente canadienne. Cette tente fut comme ma première maison, celle de l’été, et Tante Simone m’avait permis de me l’offrir. Ce souvenir ne m’a jamais quitté. J’ai en mémoire nos conversations et encore aujourd’hui le timbre de sa voix et son accent breton. Elle m’appelait « Per-If ». Son gendre, qui s’appelait Yves, était « If ». Je me souviens d’un jour où elle lui expliquait que son chien était trop gros avec une phrase hilarante, sans doute pensée en breton et dite en français : « c’est venu un veau ». Beaucoup dans la famille se souviennent qu’au mariage bigouden de sa filleule, elle perdit ses belles chaussures (et une autre tante son chapeau), ce qui ne l’empêcha pas malgré tout de valser et de célébrer le bonheur des jeunes mariés avant de rentrer les pieds endoloris à la cité du rail. Pour raconter tout cela en riant, elle avait toujours une étrange expression : « quel travalja ! ».

Les études loin de Quimper, puis les premières années de l’âge adulte m’éloignèrent géographiquement. Ma grand-mère lui donnait des nouvelles. Aux vacances, je m’arrêtais dire bonjour. A vélo, quelques belles côtes m’attendaient avant le jus de fruit frais. En voiture, le permis obtenu, ce fut plus simple. Je pris parfois Tante Simone avec moi pour de petites sorties. Elle en avait besoin. Tonton Louis, que la maladie avait rendu invalide, ne pouvait plus quitter la maison. Durant mes deux années californiennes, je n’eus plus de contact. Tante Simone n’était pas dans l’écriture. Je lui envoyais des cartes postales. Une nuit, vers 2 ou 3 heures du matin, mon téléphone sonna, m’arrachant au sommeil et m’inquiétant vivement. J’entendis un accent familier : « Per-If ? Ici, c’est Tante Simone… ». Ma grand-mère lui avait donné mon numéro, sans lui dire que 9 heures de décalage nous séparaient. Elle ne sut jamais que c’était la nuit pour moi. Elle avait envie de parler. « Tonton Louis a pris son manger, il dit bonjour », m’avait-elle dit. On avait parlé de la vie, de la famille, d’Yves Montand qui venait de décéder et de mon prochain retour. Tante Simone savait que j’étais très loin, mais elle ne me situait pas trop sur une carte. Le voyage de sa vie avait été un séjour au Mans.

Il y avait chez Tante Simone une grande bonté, l’expression authentique d’un monde populaire et modeste, avec ses joies, ses interrogations, ses espoirs et ses rites aussi. Je me souviens du départ en retraite de Tonton Louis dans un local syndical de la gare de Quimper, des discours et des chants. Je n’avais guère que 7 ou 8 ans. Nous étions assis sur des bancs de bois. Tante Simone pleurait d’émotion et d’une discrète fierté aussi. Ce monde-là est celui d’où je viens. J’en ressens toujours la trace en moi. Tristement, Tante Simone a fini sa vie sans ses souvenirs, victime du grand âge. Elle avait toujours les mêmes yeux clairs, mais le sourire qui avait si longtemps illuminé son visage s’était échappé peu à peu. Dans les histoires que je raconte d’elle, j’essaie de la faire revivre. Des anecdotes reviennent, comme aussi deux expressions qui lui étaient propres. La première, c’était lorsque l’on avait trop mangé : « la crêpe est restée sur l’estomac ». Tout petit, j’imaginais une crêpe posée sur l’estomac… La seconde expression, c’était « avoir un tour de rein ». Tante Simone avait le dos fragile. Je pensais vraiment que son rein faisait un tour complet. J’ai tant appris d’elle, finalement. On ne dit jamais assez merci. Même aujourd’hui, j’y pense toujours. J’ai eu une Tante Simone et elle est encore avec moi.

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Ma championne

Le samedi après-midi, il m’arrive parfois de m’attarder dans un stade de football de Bruxelles et d’observer discrètement les prouesses d’une petite gardienne de but que je connais bien. C’est ma fille Mariana, qui vient de fêter ses 11 ans. Il y a peu, son coach nous disait qu’elle avait du talent. Cela, ajoutait-il, devrait lui valoir de continuer bientôt le foot dans une bonne équipe de filles. Le souci, c’est que Mariana joue dans une équipe mixte et qu’elle aime bien cela. Comment envisager l’avenir footballistique de ma championne, voilà une question que je n’attendais pas vraiment en ce début 2026. Mariana est une sportive accomplie. Il y a le football, mais aussi le rugby, le judo, la natation, la capoeira, le vélo, le golf, la voile et le ski. Le week-end et parfois aussi en semaine, je conduis vers les stades et les salles de sport, le coffre plein de maillots et de chaussures à crampons. L’été, je guette de la côte les virements de bord du catamaran et je suis le caddy sur le green de golf. Mariana aime jouer, elle aime aussi gagner. Or, comme l’assurait Pierre de Coubertin, « l’important, c’est de participer ». Très tôt, j’en ai fait mon conseil pour que le plaisir du sport continue pour elle de l’emporter sur tout le reste. Au point que dans ses mots d’enfant, cela donna longtemps « l’important, c’est de parcitiper ».

Ce n’est pas simple de grandir auprès de deux frères portés eux aussi sur le sport et un peu plus âgés. Il faut du caractère. Cela tombe bien : Mariana en a, au point d’assurer dans une famille espagnole qui voue au Real Madrid une dévotion équivalente à celle de la Sainte Vierge que son club à elle, c’est le Barça. Devant les regards affligés qu’une telle affirmation ne manque d’entrainer, pour ne pas trop fâcher, elle ajoute parfois que, bon, c’est le Barça pour l’équipe féminine, mais que pour l’équipe masculine, cela peut encore se discuter. Nous avons échappé à ce prix et à ce jour au stress des jours de Classico et aucun vase n’a encore été cassé, que ce soit en Espagne ou à Bruxelles. Pour le moment, c’est le plus souvent en maillot de l’équipe de France ou de l’équipe d’Espagne que Mariana foule les terrains tous les samedis. Depuis son but, elle dirige sa défense avec autorité. Les garçons qui défendent devant elle ont intérêt à filer droit. Son Papi et sa Mamie furent tous deux gardiens de but. Il y a comme un atavisme familial derrière ce poste. Tous les ans, le Père Noël et les Rois Mages déposent au pied du sapin une nouvelle paire de gants de gardienne de but. Ils n’ont pas oublié pas cette année le maillot jaune floqué du chiffre 16 de la gardienne de l’équipe de France Pauline Peyraud-Magnin.

Mariana nous a accompagnés partout depuis sa naissance, jusque dans un stade pour la Coupe du Monde de football féminin. C’était à Valenciennes en juin 2019. Elle n’avait pas encore 5 ans. Je me souviens de son émerveillement devant la foule, l’ambiance, le jeu. Elle soutenait l’une des deux équipes. Je crois que c’était l’Australie. Elle ne manqua plus un match de la compétition à la télévision par la suite. Wendy Renard était son idole. Une année plus tôt, nous avions regardé ensemble la finale de la Coupe du Monde de football masculin gagnée par les Bleus. Elle avait le drapeau français en main, mais le talent de Mbappé ne l’avait pas encore emportée dans l’admiration qu’elle lui voue aujourd’hui. Quatre ans plus tard, au soir de la finale perdue aux tirs aux buts contre l’Argentine, j’avais dû déployer des trésors de consolation pour sécher ses larmes. La vérité, même si c’est – comme ce soir-là – parfois injuste, c’est que perdre fait partie du jeu, comme le vent et la pluie en font partie aussi. Perdre ou plutôt ne pas gagner, ce n’est pas toujours simple. Pour un autre sport et une autre Coupe du Monde, celle de rugby en 2023, lorsque l’Afrique du Sud, bien avantagée par une discutable décision arbitrale, l’avait emporté d’un point en toute fin de match, je confesse que nous avions tempêté ensemble.

Voilà ma petite fille, 11 ans désormais et beaucoup de rêves devant elle. Je les lui souhaite grands et heureux. Il m’arrive de lui rappeler que le monde n’est pas fait que de ballons, de kimonos, de voiles et de skis, mais de livres aussi. Je suscite de ce point de vue un tout petit peu moins d’entrain, mais je ne désespère pas. Il faut trouver les bons bouquins et les bonnes histoires. On y arrive et je m’en réjouis. Le Petit Nicolas et Harry Potter sont des valeurs sûres, de ce que j’aperçois sur la table de chevet. Il y a aussi El Diario de Greg, qui fait le bonheur des enfants espagnols. Mariana aime la poésie, récite bien et écrit même ses premiers vers. Elle joue aussi de la guitare. Elle grandit avec le français et l’espagnol comme langues maternelles. L’anglais et l’allemand sont les langues de l’école. Je lui dis que ma bibliothèque est pleine de livres et qu’il me tarde qu’avec ses frères, elle vienne y piocher de quoi lire et lire encore. Il y manque certes quelques guides de magie. Mariana s’est en effet prise de passion pour la magie et multiplie les tours avec ses boîtes mystérieuses et les conseils glanés secrètement auprès des meilleurs sur Internet. Il faudra que je lui montre des vidéos de Gérard Majax. Cela s’appelait « Y’a un truc ». Mon père, son Papi, aimait Majax, qu’il citait même devant ses élèves lycéens à Quimper.

Le temps file vite. 11 années ont passé depuis cette heureuse nuit de décembre 2014. C’était le 26 décembre à 23 heures 56. J’étais tellement heureux d’avoir une petite fille. Nous avions regardé l’horloge à plusieurs reprises avec mon épouse pour être certain de déclarer le bon jour de naissance de Mariana. J’étais allé fièrement à la Maison communale de Uccle le lendemain matin, puis quelque temps après au Consulat de France. Nous en avions fait de même auprès du Consulat d’Espagne. Une jeune Européenne était née avec la Belgique, la France et l’Espagne en commun dans son berceau citoyen. Comme ses frères, Mariana vit au croisement de ses cultures et au contact amical des autres. Je vois en elle non pas un bout d’Espagne, de France ou de Belgique, mais toute l’Espagne, toute la France et toute la Belgique, jusqu’au soutien fidèle aux Diables Rouges en plus de la Roja et des Bleus. Reste cependant la difficulté des matches opposant ces équipes. Qui soutenir ? Les deux, chacune pour une mi-temps ! A la pause, on change de maillot. C’est cette joie qui me transporte, ces rires, ces éclats et cette espièglerie qui reviennent lorsque je repense aux années écoulées. Les années d’enfance sont fondatrices et tellement précieuses. Elles irrigueront, j’en suis sûr, le chemin de vie joyeux de Mariana.

Finale du Championnat de France de rugby (2019)
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Dire non à Trump

Capture d’écran, CNN, 19 janvier 2026

Cela fait un an que Donald Trump a retrouvé la Maison Blanche. Cela fait un an aussi que l’Union européenne s’humilie à courber l’échine à chacune de ses foucades, de ses provocations, de ses insultes et de ses folies, comme s’il fallait agir ainsi pour calmer son ego et espérer que la tempête s’efface. Tout cela est vain et affligeant. Il faut savoir dire stop. La volonté obsessionnelle de Donald Trump d’annexer le Groenland défie le droit international et la souveraineté du Danemark, mais elle défie aussi notre capacité de résistance à nous tous, pays d’Europe et citoyens européens. Avons-nous perdu toute fierté en tremblant devant ce type ? Ce n’est pas d’obséquiosité dont il est besoin, mais de courage et de cojones pour lui dire ses vérités et lui opposer le rapport de force, la seule chose qu’il comprenne. Trump méprise les faibles et la faiblesse est précisément l’image que l’Europe lui a renvoyé depuis un an, en particulier en acceptant un accord commercial asymétrique à l’été 2025 sans aucune autre raison que la peur panique de ses droits de douane, agités à l’égard de chacun dans un mélange de haine et de clownerie. La photo de Donald Trump, de Ursula von der Leyen et leurs aéropages respectifs, le pouce levé dans la résidence écossaise du premier, était avilissante pour l’Europe.

Trump est un prédateur. Il se moque comme d’une guigne de l’intégrité territoriale des autres, du droit, de la Constitution des Etats-Unis et de la Charte des Nations Unies. C’est aussi un pleutre, qui flatte les dictateurs et maltraite maladivement ses alliés. Que le Danemark soit membre fondateur de l’OTAN ne l’affecte en rien, que ce pays ait payé un lourd tribut en vies humaines par sa participation à toutes les aventures extérieures des Etats-Unis au cours de ce siècle ne l’arrête pas davantage. Sait-il seulement où se trouve Copenhague sur la carte du monde ? Puisque l’Europe ne se résout pas à l’annexion du Groenland, elle devrait, nous dit-il, être punie par de nouveaux droits de douane, qui iraient crescendo jusqu’à ce qu’elle capitule. Cette escalade est une absolue dinguerie. Quel esprit sain, même pénétré par la défense de ses seuls intérêts nationaux, peut agir ainsi ? Le Groenland est-il une région stratégique du monde ? Oui, bien sûr. Faut-il l’annexer pour se protéger ? Non, et encore moins lorsque l’accord entre le Danemark et les Etats-Unis permet à Trump de rouvrir toutes les bases américaines fermées il y a quelques années sur l’île. Ce n’est en rien de sécurité dont il est question en vérité, mais de faire main basse sur les richesses minérales et naturelles du Groenland.

Apaiser dans ces circonstances ne mène à rien du tout, nous en avons amplement la preuve. Les mots sont faibles. Words are cheap. Il faut des actes forts. On ne joue pas impunément avec la souveraineté et l’intégrité territoriale d’un Etat européen. Il n’y a plus aucune raison pour l’Union européenne de mettre en œuvre l’accord commercial de juillet 2025 et c’est bien le minimum dans la situation présente. Faut-il y ajouter le recours à l’instrument anti-coercition existant dans la politique commerciale de l’Union ? Oui, si rien ne devait bouger. Cet instrument a été adopté pour permettre à l’Union européenne de faire face aux actes des pays qui restreignent à dessein le commerce avec elle pour tenter de forcer un changement de ses politiques. Nous y sommes clairement avec la volonté de Trump d’annexer une partie du territoire d’un Etat membre de l’Union, en violation du droit international. Les Européens doivent pouvoir réagir avec des sanctions, des droits de douane, des restrictions d’investissement ou des interdictions d’accès aux marchés publics. Il faut que l’Europe cesse d’avoir peur, de Trump comme aussi d’elle-même. Elle doit être forte face à un homme qui a juré de la détruire institutionnellement et qui encourage à cette fin les extrêmes-droites de notre continent.

L’Europe joue sa crédibilité comme puissance internationale. Si elle se couche, elle est fichue. Elle n’a pas été fondée seulement pour exporter des voitures et des fromages. Elle est un rassemblement d’Etats-nations qui construisent la paix et la prospérité par le droit. Trump veut la faire sortir de l’histoire, vassaliser nos pays et les réduire à l’état de confettis politiques. Poutine et Xi Jinping peuvent s’en réjouir. Ils pourront attaquer et annexer tranquillement dans leurs zones régionales respectives si l’Europe ne répond à Trump que par des mots. Le renversement des repères qui furent les nôtres depuis l’après-guerre est glaçant : notre allié américain nous abandonne, jetant par-dessus bord l’euro-atlantisme et les causes de liberté, de démocratie et du droit qui nous unissaient il y a peu encore. L’humiliation de Zelensky dans le Bureau ovale en février 2025, puis les courbettes à Poutine en Alaska en août l’annonçaient. Ce matin, on apprend que la France se verrait infliger 200% de droits de douane sur ses vins et champagnes pour son refus de rejoindre le fumeux « conseil de la paix » de Trump à Gaza, en rupture avec le cadre des Nations Unies. Mais où va-t-on ? Ce n’est plus tolérable. Il n’existe qu’une seule réponse : dire non, no, haut et fort, bluntly, à Trump et passer à l’action.

J’aime profondément les Etats-Unis et la démocratie américaine. J’ai eu la chance d’y vivre deux années passionnantes, assurément parmi les plus belles de ma vie. Je n’aurais jamais imaginé écrire ces lignes, parce que je n’aurais jamais cru qu’il soit possible de vivre ce que nous traversons depuis un an. Je sais aussi qu’il y a Donald Trump et qu’il y a les Etats-Unis, et que les deux ne se confondent pas. J’ai des amis républicains et je connais leur consternation face à cette situation. Qui donc parmi les élus de leur parti au Congrès prendra le risque de s’opposer à Trump ? Qui osera poser la question de sa santé mentale ? Une démocratie qui célèbre en 2026 ses 250 ans d’existence peut-elle oublier les checks and balances qui font la force de sa Constitution, verser dans la peur et l’illibéralisme, vriller sur elle-même et mettre le monde en danger ? Que reste-t-il de l’autorité de la Cour suprême ? Les Etats-Unis me manquent, politiquement, humainement. Dire non à Trump n’est pas dire non à l’Amérique, à ce qu’elle a apporté au monde, à ce qu’elle apportera demain encore. Se battre pour le droit international, pour la souveraineté et l’intégrité de nos pays européens, c’est attendre aussi que se lève aux Etats-Unis le vent du retour de la raison, c’est appeler un grand pays à nous retrouver.

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Nos rêves d’un monde meilleur

Andalousie, décembre 2025

Une année prend fin, une autre commencera dans quelques heures. Je revois les pentes enneigées de Savoie au cœur de l’hiver, mes sorties à vélo sur la Vennbahn du Luxembourg en Allemagne sous le soleil du printemps, les ascensions devenues rituelles des cols des Vosges l’été venu. Et un moment particulier, une semaine que j’attendais depuis longtemps, toute une vie peut-être, dans les collines de Pagnol à la fin du mois de mai. Il n’y a pas d’âge pour aller au bout de ses rêves. Celui-là en était un et il venait de si loin. En route vers la Provence, quand mes enfants brûlaient de voir le Stade Vélodrome, j’attendais ardemment d’apercevoir le Garlaban. Quelque temps après, il y eut un joli bout d’expédition : le tour de l’Ile de Groix en kayak depuis le continent, 48 heures et 40 kilomètres dans les vagues à la force des bras, une nuit sous les étoiles sur une petite plage de l’île et des souvenirs pour longtemps. 2025, ce furent aussi des aventures professionnelles passionnées pour porter plus loin la cause d’une planète plus verte et résiliente, aux Açores, en Andorre, en Lorraine et en Bretagne, chez moi. Et ce fut, en juin, mon élection à la présidence du Groupe Ouest, là où vit et s’invente la diversité des récits pour le cinéma, les séries et demain, je l’espère, une belle part d’avenir.

Je suis né optimiste. C’est utile en temps incertains. Je loue chaque jour mes parents de m’avoir permis de regarder le monde avec espoir. J’ai eu la chance d’une enfance libre, sans préjugés ni contraintes. Le sectarisme, à la différence de la liberté, n’a jamais fait partie de ma vie. Une chose en particulier m’est précieuse : la démocratie. Je l’écris ici car jamais je ne l’ai sentie aussi menacée qu’en 2025. La Russie de Poutine qui écrase l’Ukraine et massacre des centaines de milliers de civils n’est pas une démocratie. La Chine de Xi Jinping qui lorgne obsessionnellement vers Taiwan ne l’est pas davantage. Nos pays d’Europe sont des démocraties que l’état du monde, les dictateurs connus et ceux qui aspirent à le devenir, sans oublier quelques tycoons en roue libre menacent. Lorsque les réseaux sociaux charrient la haine, l’appel à la violence, la désinformation crasse et les délires fanatisés, ce sont les fondements-mêmes de la démocratie qu’ils sapent. Inventer des histoires, insulter en ligne, essentialiser – le fameux antisémitisme d’atmosphère – harceler, menacer et revendiquer à cette fin la liberté d’expression est un dévoiement mortifère de la liberté tout court.  

Il y a quelques jours, un internaute opportunément planqué derrière un pseudonyme m’a écrit qu’il faudrait me mettre hors d’état de nuire. Il m’assurait que la prison me serait promise pour longtemps, lorsque viendrait le grand soir des libertés (i.e. quand l’emporterait l’internationale réactionnaire). Ma défense de Thierry Breton, interdit de séjour aux Etats-Unis pour avoir rappelé l’existence du droit européen sur les plateformes et son lien à la démocratie, avait déplu. Trump serait le sauveur, le messie, le plus grand car il veut faire exploser l’Europe, honnie et haïe. A l’inverse, Zelensky serait à combattre car l’Ukraine a fait le choix – bien entendu coupable – de la démocratie et du droit. Revendiquer la liberté pour mieux la supprimer est misérable. J’ai ressenti au long de 2025 comme un nœud coulant autour de toutes les valeurs qui me sont chères. La haine prospère. Aux deux extrêmes, elle a ses agents empressés. Il faudrait dresser les gens les uns contre les autres – rejeter pour les uns les juifs, pour les autres les étrangers – tout conflictualiser, tout communautariser, passer par-dessus bord l’universalisme, l’esprit des Lumières et les racines communes à nos pays et à l’Europe, y compris spirituelles. Cette dinguerie ambiante ne cesse chaque jour de m’inquiéter. Ce n’est pas ce monde que je nous souhaite.

Que se souhaiter, que nous souhaiter en 2026 ? Mon souhait, c’est que vive l’esprit de résistance, de tempérance et de concorde. Rien ne se construit dans la haine et le sectarisme, qu’il s’agisse de la paix, de la prospérité et du progrès. Les démocraties doivent savoir se défendre là où leurs ennemis misent sur leurs faiblesses et leurs imperfections. La séparation des pouvoirs est un Graal. La justice doit être libre et indépendante, la presse aussi. L’exercice du suffrage universel ne résume pas une démocratie. Il n’y a pas de démocratie sans Constitution ni justice constitutionnelle, sans devoirs ni droits, sans engagement international ni justice internationale. La tempérance, c’est la recherche constante du compromis. On ne gagne pas par KO technique, en ignorant, en méprisant, en écrasant les oppositions. Aucune action publique durable et efficace n’est possible sans ouverture par-delà le fait majoritaire, sans souci de justice sociale et d’acceptabilité populaire. Et c’est là que la concorde est précieuse. La concorde, ce n’est pas un rassemblement informe et vide de sens, c’est au contraire toute une méthode, une main tendue et sincère, l’enrichissement des idées par la réflexion collective et leur mise en œuvre déterminée. C’est le courage à l’épreuve des faits.

J’aimerais que 2026 sonne le réveil de la liberté, la vraie. Ne baissons pas la tête, relevons-la. En écrivant ces lignes, je pense à Pierre Mendes France et aussi au Pape François. C’est, j’en conviens, une bien curieuse association, d’époques comme de références. Le premier est depuis toujours un modèle pour moi, le second m’a touché alors que je ne m’y attendais pas. Je vois le courage, la volonté, l’ardeur, la dignité, l’attention aux plus humbles. Ce sont des valeurs et des idéaux à faire vivre passionnément. Puisse 2026 en donner la chance dans la vie démocratique, le monde économique, l’action citoyenne. Rien n’est encore écrit. Nous ne sommes pas seuls, nous pouvons, nous devons construire ensemble et à tous les âges. Il est permis et même recommandé de croire aux jours heureux. Dans quelques heures, j’avalerai mes 12 raisins lorsque viendront les 12 coups de minuit. Je suis à Grenade, dans ma famille espagnole, face à l’Alhambra et son histoire qui vient de si loin. Je ferai un vœu et peut-être même plusieurs, pour les miens, pour mes amis, pour nous tous. Il y aura le bonheur, la santé, le progrès et la paix. Le ciel andalou s’illuminera des couleurs du feu d’artifice. Les bouchons sauteront, les rires fuseront, puis la nuit viendra doucement et avec elle nos rêves d’un monde meilleur.

A vous tous, chères et chers amis qui m’avez lu jusqu’à cette ligne, je souhaite une belle et heureuse année 2026.

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Seul compte le destin de la France

Dans le port de commerce de Brest, printemps 2025

Dans 16 mois aura lieu l’élection présidentielle. Sur la base des sondages d’opinion réalisés en cette fin d’année 2025, le vainqueur annoncé serait Jordan Bardella. Il est certes souvent arrivé que le favori précoce des sondages ne soit pas l’élu final, mais une différence inédite existe par rapport aux présidentielles passées : Jordan Bardella recueillerait deux fois plus de voix au premier tour que le candidat qu’il affronterait au second tour. Ce fait-là crée une dynamique irrésistible qu’aucun concurrent de second tour ne pourrait contrer. Il y a aujourd’hui du côté de Bardella un réel élan et de l’autre, quelque soit cet autre côté, un émiettement, une panne, le doute.

Je fais partie de ceux que la possible élection de Jordan Bardella désespère. Je ne nie aucune des souffrances et des colères de l’électorat populaire que le Rassemblement national exploite. Je suis convaincu que la préférence nationale ne les apaisera pas. Elle jouera contre notre économie, contre le corps social, contre la démocratie, contre la liberté. Le projet de Bardella est une dangereuse illusion, mais peut-on blâmer nombre de Français, révoltés par l’immobilisme et le spectacle déplorable depuis la funeste dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, de vouloir y croire ? Ils se disent qu’il est peut-être temps d’essayer ce qui ne l’a encore jamais été.

Ce n’est pas un énième front républicain qui empêchera l’élection de Jordan Bardella. Ces digues-là ont sauté. Les Français n’’entendent plus les appels à voter contre. Ils veulent voter pour. Il manque au cœur de l’espace politique un projet concurrent, différent, construit, populaire, incarné, qui puisse aller chercher 25% au moins au premier tour pour espérer gagner. Ce projet-là devra porter sur le pouvoir d’achat, l’emploi, l’école, la santé, le vieillissement, le logement, le climat, la sécurité, l’immigration et sur ce que c’est d’être Français, en devoirs et en droits. Il devra être concret, prêt à être mis en œuvre, pour tous. Et il devra plus que tout donner à espérer.

La peur peut faire une élection. L’espoir peut la faire aussi. Je veux prendre ce pari. C’est quoi, la France ? Comment, par la preuve, dans la vérité des faits, redonner sens à la promesse républicaine ? Voilà les questions à porter. Une élection présidentielle se joue sur l’envie, le charisme, l’empathie, le courage, les tripes. Celles et ceux qui souhaitent aller à la présidentielle doivent sortir du bois, partager leur perspective avec les Français, se parler les uns aux autres aussi. Le départage viendra de cet échange sincère, de l’altruisme de savoir tendre la main, de penser au pays plutôt qu’au parti, de la noblesse de se retirer pour construire et proposer ensemble.

De la gauche de gouvernement à la droite sociale, du centre-gauche au centre-droit, de la social-démocratie à la démocratie-chrétienne, un espace politique juste et humaniste attend l’espoir. Rien n’est perdu si l’on sait y écarter le sectarisme, les calculs et les ambiguïtés. Il n’y a pas de fatalité à ce que cet espace demeure un champ de mines et de ruines. Il faut simplement oser, cesser de se regarder et prendre enfin l’initiative, à livre ouvert, en toute sincérité. Il faut un an pour construire une campagne présidentielle. Le temps presse. Après les municipales de mars 2026, il sera déjà bien tard. C’est maintenant qu’il faut y aller. Seul compte le destin de la France.

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