
Je suis un enfant des années 1970, un temps désormais bien lointain. Mes enfants aiment que je leur raconte mes jeunes années quimpéroises et finistériennes. Je viens du siècle passé et cela doit leur apparaître un peu vertigineux. Il n’y avait pas Internet, les mails et les réseaux sociaux. La télévision française n’avait que 3 chaînes. Léon Zitrone, Denis Fabre et Guy Lux étaient les héros de l’époque. Je me prête de bonne grâce à l’évocation de mes souvenirs. Il y a des images qui restent vives et d’autres que les conversations permettent de retrouver, nichées dans les coins de la mémoire. De quoi était faite ma vie d’enfant ? D’un petit monde : mes parents, ma sœur, mes grands-mères, des oncles, des tantes et des cousins. Nous étions proches par la géographie. La famille de ma mère vivait à Quimper et dans le Pays Bigouden. On se voyait souvent. Il y avait de grands repas, chaleureux et simples. Trois générations se retrouvaient autour d’une belle table nappée de blanc. On mangeait bien et longtemps aussi. Il y avait beaucoup de rires, parfois également des histoires plus sérieuses qui s’échangeaient en breton pour que les enfants ne comprennent pas. Des chansons de Béart ou de Montand ponctuaient ces moments chers que le temps n’a pas effacé de ma mémoire.
Les souvenirs, ce sont des lieux et des moments, mais ce sont surtout des gens. Mes enfants se sont aperçus que revenait souvent dans mes récits un personnage : Tante Simone. Je n’en avais pas réellement conscience, non que j’aie oublié cette tante pour laquelle j’avais une vive affection, mais parce qu’elle avait été toujours là, tellement présente qu’elle faisait spontanément partie de ma vie, comme une chose évidente au point de ne plus y penser vraiment. Dans toutes les histoires, de près ou de loin, il y avait en effet Tante Simone. Sans doute avons-nous tous, les uns et les autres, dans nos souvenirs un personnage comme ma Tante Simone, proche, attentionné, premier ou second rôle de nos histoires, pilier discret, solide et précieux d’une vie en devenir. Mes récits devaient rendre grâce à Tante Simone car mes enfants m’en demandaient toujours plus sur elle. Je riais et je racontais, encore et encore, jusqu’à ce que je réalise il y a peu que j’avais tant prêté vie à Tante Simone que mon fils Pablo concevait l’espoir secret que nous allions un jour lui rendre visite. J’aurais bien aimé. Malheureusement, Tante Simone serait largement centenaire aujourd’hui et elle nous a quittés il y a près de 20 ans. Il ne reste plus d’elle que les histoires et quelques photos.
Tante Simone était née en 1920. Elle était la jeune sœur de ma grand-mère. Elle avait grandi dans une toute petite maison de ferme – ce que l’on appelle en breton un penty – entre Tréméoc et Pont l’Abbé. Sa maman est morte lorsqu’elle n’avait pas encore 6 ans. Cette perte avait soudé les enfants et leur père. Dans la peine, la pauvreté et l’adversité, ils avaient été unis et le demeurèrent toute une vie. Les grandes tables familiales des dizaines d’années après, c’était cela, la prolongation de l’histoire, la force du lien. J’ai longtemps cru que toutes les familles s’aimaient comme la mienne. Après la guerre, Tante Simone avait épousé Tonton Louis, un jeune cheminot de Pont l’Abbé, et elle était venue vivre à Quimper, dans la cité du rail bâtie sur les hauteurs d’Ergué-Armel. Ils eurent deux enfants et puis plus tard de nombreux petits-enfants, mes cousins. C’est avec mes cousins que je jouais chez elle, courant dans son jardin. Chez la dentiste, nous retrouvions aussi Tante Simone, qui en était la femme d’ouvrage et nous ouvrait la porte avec un sourire bienveillant avant le passage tant redouté de la roulette. Il y avait également le petit penty familial de Kerguillec, qu’elle avait conservé et où nous passions parfois la voir un dimanche ou l’autre. Dans tous ces lieux, la même douceur nous accueillait.
Tante Simone était joyeuse. Elle riait beaucoup et souvent aux éclats. Ses peines, et il y en eut, étaient discrètes. Elle était une fière cuisinière et aussi, il faut le reconnaître, l’alliée objective du cholestérol. Un repas chez Tante Simone mettait les papilles en joie et l’estomac à rude épreuve. J’ai le souvenir de dîners débutant par une généreuse crème de poireaux et de pommes de terre, suivi d’un plat roboratif de purée maison et d’andouilles cuites, auxquelles s’ajoutaient bien sûr de très nombreuses saucisses. Le dessert était une grande mousse au chocolat onctueuse et dense, surmontée d’une belle chantilly. Le tout s’achevait avec le gâteau breton, maison lui aussi, aussi jaune au cœur que la motte de beurre qui avait disparu dans la confection du dîner. Il y avait également les repas de crêpes, faites sur un bilig dans le garage de sa maison. Petits et grands, nous mangions à l’infini et rien ne pouvait la rendre plus heureuse. « Ils ont l’appétit », disait-elle de mes cousins, qui couraient depuis le fond du jardin chercher leurs tartines garnies d’une épaisse compote de pomme, puis revenaient en demander d’autres et puis d’autres encore. En sortant de la maison un soir, nous avions trouvé les tartines jetées dans les fleurs : la compote de Tante Simone avait eu plus de succès que sa miche de pain.
Tante Simone vivait une vie modeste et j’en avais conscience. A l’approche de mes 12 ans, elle m’avait donné un billet de 100 Francs. C’était pour marquer la communion solennelle que je ne ferais pas. Nous avions été au restaurant au bord de la mer. Elle était heureuse. Ce billet était un trésor, pour elle et pour moi. Je l’avais glissé dans une enveloppe avec le reste de mes économies et j’étais allé quelques jours après acheter une tente canadienne. Cette tente fut comme ma première maison, celle de l’été, et Tante Simone m’avait permis de me l’offrir. Ce souvenir ne m’a jamais quitté. J’ai en mémoire nos conversations et encore aujourd’hui le timbre de sa voix et son accent breton. Elle m’appelait « Per-If ». Son gendre, qui s’appelait Yves, était « If ». Je me souviens d’un jour où elle lui expliquait que son chien était trop gros avec une phrase hilarante, sans doute pensée en breton et dite en français : « c’est venu un veau ». Beaucoup dans la famille se souviennent qu’au mariage bigouden de sa filleule, elle perdit ses belles chaussures (et une autre tante son chapeau), ce qui ne l’empêcha pas malgré tout de valser et de célébrer le bonheur des jeunes mariés avant de rentrer les pieds endoloris à la cité du rail. Pour raconter tout cela en riant, elle avait toujours une étrange expression : « quel travalja ! ».
Les études loin de Quimper, puis les premières années de l’âge adulte m’éloignèrent géographiquement. Ma grand-mère lui donnait des nouvelles. Aux vacances, je m’arrêtais dire bonjour. A vélo, quelques belles côtes m’attendaient avant le jus de fruit frais. En voiture, le permis obtenu, ce fut plus simple. Je pris parfois Tante Simone avec moi pour de petites sorties. Elle en avait besoin. Tonton Louis, que la maladie avait rendu invalide, ne pouvait plus quitter la maison. Durant mes deux années californiennes, je n’eus plus de contact. Tante Simone n’était pas dans l’écriture. Je lui envoyais des cartes postales. Une nuit, vers 2 ou 3 heures du matin, mon téléphone sonna, m’arrachant au sommeil et m’inquiétant vivement. J’entendis un accent familier : « Per-If ? Ici, c’est Tante Simone… ». Ma grand-mère lui avait donné mon numéro, sans lui dire que 9 heures de décalage nous séparaient. Elle ne sut jamais que c’était la nuit pour moi. Elle avait envie de parler. « Tonton Louis a pris son manger, il dit bonjour », m’avait-elle dit. On avait parlé de la vie, de la famille, d’Yves Montand qui venait de décéder et de mon prochain retour. Tante Simone savait que j’étais très loin, mais elle ne me situait pas trop sur une carte. Le voyage de sa vie avait été un séjour au Mans.
Il y avait chez Tante Simone une grande bonté, l’expression authentique d’un monde populaire et modeste, avec ses joies, ses interrogations, ses espoirs et ses rites aussi. Je me souviens du départ en retraite de Tonton Louis dans un local syndical de la gare de Quimper, des discours et des chants. Je n’avais guère que 7 ou 8 ans. Nous étions assis sur des bancs de bois. Tante Simone pleurait d’émotion et d’une discrète fierté aussi. Ce monde-là est celui d’où je viens. J’en ressens toujours la trace en moi. Tristement, Tante Simone a fini sa vie sans ses souvenirs, victime du grand âge. Elle avait toujours les mêmes yeux clairs, mais le sourire qui avait si longtemps illuminé son visage s’était échappé peu à peu. Dans les histoires que je raconte d’elle, j’essaie de la faire revivre. Des anecdotes reviennent, comme aussi deux expressions qui lui étaient propres. La première, c’était lorsque l’on avait trop mangé : « la crêpe est restée sur l’estomac ». Tout petit, j’imaginais une crêpe posée sur l’estomac… La seconde expression, c’était « avoir un tour de rein ». Tante Simone avait le dos fragile. Je pensais vraiment que son rein faisait un tour complet. J’ai tant appris d’elle, finalement. On ne dit jamais assez merci. Même aujourd’hui, j’y pense toujours. J’ai eu une Tante Simone et elle est encore avec moi.
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Ma championne
Le samedi après-midi, il m’arrive parfois de m’attarder dans un stade de football de Bruxelles et d’observer discrètement les prouesses d’une petite gardienne de but que je connais bien. C’est ma fille Mariana, qui vient de fêter ses 11 ans. Il y a peu, son coach nous disait qu’elle avait du talent. Cela, ajoutait-il, devrait lui valoir de continuer bientôt le foot dans une bonne équipe de filles. Le souci, c’est que Mariana joue dans une équipe mixte et qu’elle aime bien cela. Comment envisager l’avenir footballistique de ma championne, voilà une question que je n’attendais pas vraiment en ce début 2026. Mariana est une sportive accomplie. Il y a le football, mais aussi le rugby, le judo, la natation, la capoeira, le vélo, le golf, la voile et le ski. Le week-end et parfois aussi en semaine, je conduis vers les stades et les salles de sport, le coffre plein de maillots et de chaussures à crampons. L’été, je guette de la côte les virements de bord du catamaran et je suis le caddy sur le green de golf. Mariana aime jouer, elle aime aussi gagner. Or, comme l’assurait Pierre de Coubertin, « l’important, c’est de participer ». Très tôt, j’en ai fait mon conseil pour que le plaisir du sport continue pour elle de l’emporter sur tout le reste. Au point que dans ses mots d’enfant, cela donna longtemps « l’important, c’est de parcitiper ».
Ce n’est pas simple de grandir auprès de deux frères portés eux aussi sur le sport et un peu plus âgés. Il faut du caractère. Cela tombe bien : Mariana en a, au point d’assurer dans une famille espagnole qui voue au Real Madrid une dévotion équivalente à celle de la Sainte Vierge que son club à elle, c’est le Barça. Devant les regards affligés qu’une telle affirmation ne manque d’entrainer, pour ne pas trop fâcher, elle ajoute parfois que, bon, c’est le Barça pour l’équipe féminine, mais que pour l’équipe masculine, cela peut encore se discuter. Nous avons échappé à ce prix et à ce jour au stress des jours de Classico et aucun vase n’a encore été cassé, que ce soit en Espagne ou à Bruxelles. Pour le moment, c’est le plus souvent en maillot de l’équipe de France ou de l’équipe d’Espagne que Mariana foule les terrains tous les samedis. Depuis son but, elle dirige sa défense avec autorité. Les garçons qui défendent devant elle ont intérêt à filer droit. Son Papi et sa Mamie furent tous deux gardiens de but. Il y a comme un atavisme familial derrière ce poste. Tous les ans, le Père Noël et les Rois Mages déposent au pied du sapin une nouvelle paire de gants de gardienne de but. Ils n’ont pas oublié pas cette année le maillot jaune floqué du chiffre 16 de la gardienne de l’équipe de France Pauline Peyraud-Magnin.
Mariana nous a accompagnés partout depuis sa naissance, jusque dans un stade pour la Coupe du Monde de football féminin. C’était à Valenciennes en juin 2019. Elle n’avait pas encore 5 ans. Je me souviens de son émerveillement devant la foule, l’ambiance, le jeu. Elle soutenait l’une des deux équipes. Je crois que c’était l’Australie. Elle ne manqua plus un match de la compétition à la télévision par la suite. Wendy Renard était son idole. Une année plus tôt, nous avions regardé ensemble la finale de la Coupe du Monde de football masculin gagnée par les Bleus. Elle avait le drapeau français en main, mais le talent de Mbappé ne l’avait pas encore emportée dans l’admiration qu’elle lui voue aujourd’hui. Quatre ans plus tard, au soir de la finale perdue aux tirs aux buts contre l’Argentine, j’avais dû déployer des trésors de consolation pour sécher ses larmes. La vérité, même si c’est – comme ce soir-là – parfois injuste, c’est que perdre fait partie du jeu, comme le vent et la pluie en font partie aussi. Perdre ou plutôt ne pas gagner, ce n’est pas toujours simple. Pour un autre sport et une autre Coupe du Monde, celle de rugby en 2023, lorsque l’Afrique du Sud, bien avantagée par une discutable décision arbitrale, l’avait emporté d’un point en toute fin de match, je confesse que nous avions tempêté ensemble.
Voilà ma petite fille, 11 ans désormais et beaucoup de rêves devant elle. Je les lui souhaite grands et heureux. Il m’arrive de lui rappeler que le monde n’est pas fait que de ballons, de kimonos, de voiles et de skis, mais de livres aussi. Je suscite de ce point de vue un tout petit peu moins d’entrain, mais je ne désespère pas. Il faut trouver les bons bouquins et les bonnes histoires. On y arrive et je m’en réjouis. Le Petit Nicolas et Harry Potter sont des valeurs sûres, de ce que j’aperçois sur la table de chevet. Il y a aussi El Diario de Greg, qui fait le bonheur des enfants espagnols. Mariana aime la poésie, récite bien et écrit même ses premiers vers. Elle joue aussi de la guitare. Elle grandit avec le français et l’espagnol comme langues maternelles. L’anglais et l’allemand sont les langues de l’école. Je lui dis que ma bibliothèque est pleine de livres et qu’il me tarde qu’avec ses frères, elle vienne y piocher de quoi lire et lire encore. Il y manque certes quelques guides de magie. Mariana s’est en effet prise de passion pour la magie et multiplie les tours avec ses boîtes mystérieuses et les conseils glanés secrètement auprès des meilleurs sur Internet. Il faudra que je lui montre des vidéos de Gérard Majax. Cela s’appelait « Y’a un truc ». Mon père, son Papi, aimait Majax, qu’il citait même devant ses élèves lycéens à Quimper.
Le temps file vite. 11 années ont passé depuis cette heureuse nuit de décembre 2014. C’était le 26 décembre à 23 heures 56. J’étais tellement heureux d’avoir une petite fille. Nous avions regardé l’horloge à plusieurs reprises avec mon épouse pour être certain de déclarer le bon jour de naissance de Mariana. J’étais allé fièrement à la Maison communale de Uccle le lendemain matin, puis quelque temps après au Consulat de France. Nous en avions fait de même auprès du Consulat d’Espagne. Une jeune Européenne était née avec la Belgique, la France et l’Espagne en commun dans son berceau citoyen. Comme ses frères, Mariana vit au croisement de ses cultures et au contact amical des autres. Je vois en elle non pas un bout d’Espagne, de France ou de Belgique, mais toute l’Espagne, toute la France et toute la Belgique, jusqu’au soutien fidèle aux Diables Rouges en plus de la Roja et des Bleus. Reste cependant la difficulté des matches opposant ces équipes. Qui soutenir ? Les deux, chacune pour une mi-temps ! A la pause, on change de maillot. C’est cette joie qui me transporte, ces rires, ces éclats et cette espièglerie qui reviennent lorsque je repense aux années écoulées. Les années d’enfance sont fondatrices et tellement précieuses. Elles irrigueront, j’en suis sûr, le chemin de vie joyeux de Mariana.