
Je suis à jamais un supporter des Verts. J’ai grandi loin de Saint-Etienne pourtant, mais le souvenir de l’épopée des Verts en 1976 dans ce que l’on appelait alors la Coupe d’Europe des clubs champions a marqué ma vie durablement. Cela fera 50 ans le 12 mai. Je me dis que cette histoire parle certainement au cœur d’une génération – la mienne, celle des sexagénaires et plus – et moins aux générations plus récentes, auxquelles la suite a donné d’autres occasions glorieuses et plus encore victorieuses de célébrer le football français. Pourtant, l’histoire des Verts est unique. Lorsque j’y repense, je ressens toujours le même frisson, comme un sentiment de nostalgie mâtiné de fierté, de regret et d’émotion. C’était la France des années 1970, celle de Giscard et des Trente Glorieuses finissantes. Le football français était depuis longtemps au creux de la vague et l’idée même qu’une équipe de notre pays puisse parvenir en finale d’une Coupe d’Europe relevait du rêve le plus dingo. Les costauds étaient ailleurs et lorsque nos équipes les affrontaient, leur parcours européen prenait en général rapidement fin. En 1975 cependant, l’A.S. Saint-Etienne avait ravivé la flamme et atteint la demi-finale de la Coupe des clubs champions. Il y avait peut-être en 1976 quelque chose à jouer.
On les appelait les Verts et je les voyais en noir et blanc. La télévision en couleur n’apparaîtrait dans notre salon que pour la Coupe du Monde de 1978. Toutes les 4 à 6 semaines, un tour de Coupe d’Europe venait. Les Verts perdaient souvent au match aller, parfois dans les grandes largeurs, et se qualifiaient au match retour à la maison à l’issue d’une remontada extraordinaire. Ils étaient enterrés et ils revenaient du diable Vauvert, au terme de prolongations irrespirables et héroïques. Cela se jouait sur le fil, au courage, aux tripes et au talent, dans une ambiance de folie. Les chants étaient au Stade Geoffroy-Guichard bien sûr, mais ils envahissaient aussi les maisons de France et la nôtre n’y échappait pas. Devant l’écran, les yeux ronds, il y avait mon père, un ami volubile qui se levait parfois comme s’il lui faudrait entrer sur le terrain, et moi. « Vas-y, allume, mais allume, nom de Dieu », tout au long de l’hiver et du printemps 1976, j’ai entendu ces encouragements souvent. Voir les matches était tellement intense que j’avais l’impression de quitter le salon rincé après le coup de sifflet final. C’était comme si nous avions été au stade, et peut-être même comme si nous y avions joué. Je n’avais jamais ressenti un tel engouement et je n’ai en vérité plus expérimenté quelque chose d’aussi fort depuis.
Pourquoi aimais-je les Verts ? Pour la dramaturgie des matches, pour ces soirées folles qui rappelaient que rien n’était perdu avant la toute dernière seconde, pour la personnalité des joueurs sur le terrain. 50 années après, je récite toujours sans hésiter la composition des Verts, poste après poste. J’adorais les chevauchées fantastiques d’Oswaldo Piazza, qui s’en allait tout droit, sa longue crinière dans le vent, une ou deux fois par match vers le but adverse, se jouant des adversaires, soulevant les spectateurs par milliers et les téléspectateurs par millions. Il y avait les coups-francs tirés en force par Jean-Michel Larqué, les bons coups des frères Revelli dans la surface et les débordements extraordinaires sur les ailes de Dominique Rocheteau, l’ange vert, à peine âgé de 20 ans. L’équipe était pétrie de talents. Sur le banc, l’entraineur Robert Herbin, à l’impressionnante tignasse rousse façon afro, avait créé un collectif soudé par une âme et l’amour du jeu. J’aimais les Verts pour tout cela. C’était l’équipe d’une ville ouvrière, d’un peuple et finalement d’une époque. Cette équipe ressemblait à la France. Derrière les tribunes du stade, il y avait les usines, Manufrance, une vie de labeur. Les supporters étaient modestes. Les Verts leur donnaient à rêver et à nous, devant nos télés, aussi.
Kiev et Eindhoven, le Dynamo et le PSV, avaient été éliminés. La finale attendait les Verts face aux tenants du titre, les immenses joueurs du Bayern Munich, emmenés par le Kaiser Franz Beckenbauer. C’était le summum du foot des années 1970. Comme le rappellerait longtemps après le joueur anglais Gary Lineker, à la fin, c’était toujours l’Allemagne qui gagnait. Or, le Bayern, c’était l’équipe des champions du monde de 1974, les Sepp Maier et Gerd Müller, le Bomber, celui qui avait donné la Coupe du Monde à son pays. Jouer contre eux était formidable, un honneur, un moment de gloire. Alors, les battre serait un Graal. La finale eut lieu à Glasgow. Rocheteau était blessé et les poteaux des buts étaient carrés. Sur ces putains de poteaux s’écrasa le ballon par deux fois : un tir de Bathenay et une tête de Santini. Et s’ils avaient été ronds… Les Verts dominaient. Il manquait toujours un petit quelque chose pour mettre le ballon au fond. Devant notre télévision, l’atmosphère restait à l’espoir. Ce serait pour la minute d’après, pour l’attaque qui viendrait. Et quand Rocheteau rentrerait. Rocheteau rentra, mais trop tard. Roth, décalé par Beckenbauer, avait marqué sur coup-franc. Le Bayern était sous l’eau, tout près de craquer, mais il gagna. Je me réfugiai dans la salle de bains de la maison pour pleurer.
C’était il y a 50 ans. J’ai l’impression que c’était hier. A l’échelle de ma vie, ce match fut historique. Les Verts l’avaient pourtant perdu. Le lendemain, ils descendirent les Champs-Elysées dans des Renault 5 décapotables fendant une marée humaine immense. A défaut de la coupe, ils avaient gagné l’amour et la reconnaissance des Français. Il ne pouvait se trouver de plus glorieux perdants qu’eux et Giscard, pourtant peu porté aux effusions, les reçut à l’Elysée. Malgré la défaite, il y avait la fierté. Le printemps était là et viendraient bientôt l’été de la sécheresse, le Daddy Cool de Boney M. sur les ondes et la victoire de Lucien Van Impe dans le Tour de France. Cette année-là pourtant, et pour longtemps, l’épopée des Verts marquerait la mémoire collective partout dans l’Hexagone. Je revois encore notre salon, la tapisserie et le canapé dans les ocres et marrons des années 1970, les chips, les bières et ma petite bouteille de Gini. Ce fut juste une saison, mais le souvenir dure toute une vie. Raconter cela me donne les larmes aux yeux. C’était le foot d’avant, intuitif, joyeux et romantique quelque part aussi. Le jeu demeure, mais son âme a changé. Il me manque l’esprit du printemps 1976, cette conquête dont le collectif était la première force. C’est pour cela que je suis avec les Verts pour toujours.
Un jour de 2013, alors que j’avais été élu député l’année précédente, mon collègue Régis Juanico – désormais maire de Saint-Etienne – m’invita à faire une conférence sur la relation franco-allemande dans sa ville. Je n’avais encore jamais été à Saint-Etienne. J’étais ravi. Que pourrais-je faire pour te remercier, me demanda-t-il. Me faire entrer sur la pelouse du Stade Geoffroy-Guichard, lui répondis-je. Le 6 juin 2013, je pénétrais sur la pelouse par l’entrée des joueurs. J’étais bouche bée, ému, et je vivais un rêve. J’avais caressé la pelouse, fermé les yeux, recueilli comme on peut l’être dans une cathédrale, me souvenant des grandes heures et des chants. Deux années après, dans le tunnel d’un petit stade de Paris, je me retrouvai côte à côte avec Dominique Rocheteau. Je faisais partie de l’équipe de France de football des députés qui allait affronter le Variétés Club de France. J’hallucinais. Que faisais-je donc là, à proximité de cet immense joueur ? Je lui avais serré la main et balbutié quelques mots pour lui dire mon admiration. Je devais avoir l’air d’une groupie béate dans mon maillot de foot trop grand, au sens propre comme figuré. Sur le terrain, malgré ses 60 ans, Rocheteau galopait comme à ses meilleures heures. Nous avions perdu 12 à 1, sans la moindre remontada. Perdre devant un Vert était un honneur.
En 1976, le football français n’avait pas gagné. Il lui faudrait attendre 1993 et l’OM pour gagner la Coupe d’Europe. Et 1998 pour gagner la Coupe du Monde. Notre pays est devenu un grand pays de football, favori là où il ne l’était pas du tout il y a 50 ans. Le chemin parcouru est considérable. On se souvient des grandes victoires, de buts phénoménaux, de coupes brandies vers le ciel, de joueurs légendaires, de générations dorées et d’une France transportée de joie. J’ai aimé Platini et Zidane, j’aime Griezmann et Mbappé. J’ai vibré pour eux et je continue de le faire. J’ai une collection un peu désuète de maillots de foot de l’équipe de France au fond d’une armoire à souvenirs. Il me manque cependant un maillot, celui qui compte le plus : le mythique maillot vert aux liserés tricolores et au logo de Manufrance. Il faudrait que je le trouve. Et que je retourne à Saint-Etienne. Depuis 50 ans, j’ai le 45 tours de la chanson de Monty Allez les Verts!, alors le reste doit être encore possible. Voilà, c’est l’histoire d’un supporter des Verts parmi tant d’autres. A quelques jours du 12 mai, des 50 ans des poteaux carrés et des regrets éternels de toute une génération, j’ai eu envie de la partager pour dire merci à une équipe et une époque. Le printemps 1976 reste cher à mon cœur et les poteaux sont devenus ronds.






Une mémoire ne peut en chasser une autre
C’est aujourd’hui la journée du souvenir des victimes de la déportation. Chaque année, le dernier dimanche d’avril est consacré à honorer la mémoire de tous les déportés sans distinction. C’est un moment de recueillement, fort et solennel, fruit de la loi du 14 avril 1954 adoptée à l’unanimité par le Parlement français. Ce moment, j’y suis profondément attaché. Là où je me trouve chaque dernier dimanche d’avril, je garde un temps de méditation et de recueillement, un livre ou une photo dans les mains. J’en ai besoin. Ce qui s’est produit durant la Seconde Guerre mondiale et que la libération des camps il y a désormais 81 ans a révélé dans toute son horreur est innommable. Il n’y a rien de pire et de plus monstrueux que la déshumanisation et l’entreprise de mort conduite par les nazis. C’est à l’opposé de toute idée de civilisation. Le souvenir d’une telle tragédie doit être rappelé, enseigné, commémoré pour qu’il n’y en ait plus d’autres. C’est un devoir que nous avons, nous tous issus des générations d’après, à l’égard des victimes de la déportation, de leurs souffrances et de leur sacrifice. Le temps qui passe ne doit pas éloigner ce devoir. Il n’y aura bientôt plus de témoins vivants de cette tragédie et il nous reviendra alors, témoins des témoins, de veiller à ce que le souvenir demeure.
En 2013, je m’étais rendu à la Maison des enfants d’Izieu pour la journée du souvenir des victimes de la déportation. J’étais député depuis quelques mois à peine. C’était la première fois que j’allais à Izieu. Je connaissais l’histoire terrible des 44 enfants juifs réfugiés dans cette maison, que la Gestapo rafla au matin du 6 avril 1944 avec les 6 adultes qui les encadraient pour les envoyer vers les camps de la mort. J’avais suivi le procès Barbie au temps de mes études et la révélation de la tragédie d’Izieu m’avait bouleversé. Je pensais être prêt, être fort au moment d’entrer dans la maison. La vérité est que je ne l’étais pas. L’émotion m’avait submergé. Le souvenir des enfants était partout, leur absence aussi. Il y avait les dessins, les photos, les pièces vides qui pourtant racontaient tout, la lettre d’une petite fille qui écrivait à Dieu pour le remercier de l’avoir protégée. Mon épouse était avec moi. Je tenais par la main mon petit Marcos, alors âgé d’un an et demi. Hélène Waysbord, présidente de l’association de la Maison d’Izieu, enfant cachée durant la Seconde Guerre mondiale, nous guidait avec délicatesse et beaucoup d’attention. Il n’y avait que nous. Ce fut l’un des moments les plus intenses de ma vie d’élu et même de ma vie tout court. Je rejoignis l’association comme membre. Je le suis encore.
Ma famille, comme bien d’autres, a payé un lourd tribut entre 1939 et 1945, mais elle n’a pas connu la déportation. J’ai été élevé dans le respect du souvenir. Je le place au plus haut parmi les valeurs qui me sont chères. C’est ce qui me fait ressentir de toujours une empathie et une proximité avec tous ceux dont la vie, l’histoire, le destin personnel et familial ont été anéantis par la Seconde Guerre mondiale. Je suis attaché tripalement à la mémoire de la Shoah. Je l’ai parfois exprimé dans des discours ou des écrits. Je ressens un devoir de mémoire personnel, qui précède le devoir collectif de mémoire dans lequel je me range aussi. C’est cela, notamment, qui me conduit au matin de chaque 6 avril vers Izieu par la pensée. J’écris ce jour-là un petit post sur les réseaux sociaux pour contribuer au souvenir. Cette année, mon message du 6 avril posté sur X est étrangement devenu viral. Il disait ceci : N’oublions jamais les 44 enfants d’Izieu et les 6 adultes qui les accompagnaient, envoyés vers la mort parce que juifs. C’était le 6 avril 1944, il y a 82 ans. Leur mémoire nous oblige. Ce message a été lu par plus de 65 000 personnes et reposté amplement. Tristement, il a aussi donné lieu à un torrent de réactions hostiles et autres propos antisémites dont voici un petit florilège :
Envoyés vers la mort ? C’est-à-dire ? Mort de typhus dans un camp de travail ? Ou manque de bol ?
On pourrait se concentrer sur des massacres plus récents…
J’en ai absolument rien à foutre !
Vivants, ils auraient colonisé la Palestine, aucune peine.
On s’en branle, ras le cul des youpis.
Ta gueule, on attend ton tweet sur les écolières bombardées en Iran.
Allez vous faire enculer avec cette population qui voudrait nous faire crever pour cela.
Tu manques pas de toupet, en pleine période où l’armée juive exécute massacres sur massacres. Une saleté de politicard qui sait où se trouve le veau d’or.
Leur mémoire nous obligeait. Heureusement que plus rien ne nous oblige aujourd’hui et surtout pas de pleurer des enfants morts depuis longtemps vu qu’il y a tant d’enfants qui meurent aujourd’hui sous les bombes israéliennes. Nous ne sommes plus obligés, non. Et tant mieux.
Leur mémoire ne nous oblige à rien ! Elle a obligé. Perso, j’ai rien à voir là-dedans, par contre la mémoire des 10 000 enfants palestiniens exterminés par le régime des rabbins nous oblige.
Franchement, qu’est-ce qu’on s’en bat les couilles en 2026…
Gaza a annulé l’Holocauste.
Sans condamnation des meurtres des enfants de Gaza, ce devoir de mémoire n’a plus aucun sens ni valeur…
En 2358, nous célébrons encore les enfants d’Izieu… En 4634, nous célébrons…
Les enfants de Gaza étaient aussi innocents qu’eux !
Leur mémoire ne nous oblige aucunement à faire la putain d’Israël, pauvre malade, en plus tu salis la mémoire de ces gosses avec ton ignominie crasse. Honte à toi.
Dire que ces messages ne m’ont pas affecté serait mentir. Face à l’antisémitisme, je n’ai aucune forme de tolérance. L’antisémitisme n’est pas une opinion, mais un délit qui doit être réprimé sans relâche. Son retour doit nous alerter car il est un danger. Le devoir de mémoire est précieux face à la haine et à la bêtise, mais aussi à l’oubli, à la relativisation de ce qui s’est passé durant la Seconde Guerre mondiale et au négationnisme. L’histoire ne s’occulte pas en fonction des circonstances, des opinions, des causes ou du temps qui passe. Elle s’apprend et elle se vit. Je crois en la force de la parole et du témoignage, et notamment en ces visites de lieux qui, comme la Maison des enfants d’Izieu, marquent une vie parce qu’elles bouleversent et touchent au plus profond, des valeurs personnelles aux convictions intimes, philosophiques et spirituelles. On n’en ressort jamais indemne, neutre ou indifférent. C’est ce qui me conduit à défendre la mémoire, à en parler, à raconter, à partager, et cela commence avec mes propres enfants. Il y a une pédagogie de la mémoire à développer et faire vivre dont les enseignants sont des acteurs majeurs par l’éveil des consciences que leur engagement permet. Face à l’ébranlement du monde, à l’ignorance et aux idéologies déshumanisantes, ce n’en est que plus nécessaire.
Il est malgré tout une question à laquelle il me tient à cœur de répondre : une mémoire en chasse-t-elle une autre ? Ma réponse est catégoriquement non. Je me refuse à l’opposition des mémoires et des souffrances, à leur concurrence et instrumentalisation. Le drame de la guerre à Gaza tapissait une part des réactions à mon post en hommage aux enfants d’Izieu. La situation à Gaza est épouvantable, condamnable et appelle l’action internationale. Je me permets d’ajouter que le pogrom du 7 octobre 2023 était une absolue horreur. Le débat consistant à opposer la guerre à Gaza et la Shoah ne fait pas sens, de quelque côté que les positions s’affirment. L’histoire ne peut être relativisée, pas davantage qu’elle ne doit être instrumentalisée. Je ne peux oublier ce que furent la déportation et l’extermination systématique des juifs par les nazis, formulées lors de la conférence de Wannsee et aboutissant à la mort des deux tiers de la population juive d’Europe. C’est pour cela que la mémoire de la Shoah doit rester vive et partagée. Le monde doit se protéger du pire et la connaissance des faits les plus tragiques de l’histoire y contribue. Je crois en un lien universel de solidarité et dignité rassemblant tous les êtres, un lien sacré qui fait de nous, par-delà toutes les différences, des frères et sœurs en humanité.